Homélies de Bertrand Révillion, diacre

Revillion-BertrandLe diacre Bertrand Révillion maintient un blog, sur lequel il publie ses homélies.

Vous trouverez les 10 dernières homélies publiées.

 

 

 

 

  • LAZARE, VIENS DEHORS !

    Méditation pour le 5ème Dimanche de Carême (Année A - 29 mars 2020)
    Non prononcée en raison du confinement...


    Avec l’épisode de la « résurrection » de Lazare, voici que la liturgie de ce 5èmedimanche de Carême nous fait comme un clin d’œil en ce temps de confinement et de crise sanitaire !

    Lazare est un ami, un proche de Jésus. Il est tombé malade – l’histoire ne dit pas quel méchant virus l’a terrassé…

    Son amitié avec le Christ ne l’a donc pas protégé ?

    Mais qui est-il donc ce Dieu prétendument «s tout puissant » qui laisse souffrir et mourir ses amis, sans, apparemment, lever le petit doigt ? !!!

    Cette question, avouons-le, est parfois la nôtre.  Peut-être plus vive encore en ce moment où la maladie virale touche de plus en plus de monde autour de nous…

    Oui, reconnaissons-le : notre foi est secouée par tant de mauvaises nouvelles, peut-être même prise de doute…

    Nous pourrions, à première vue, devant l’incroyable « réanimation » de Lazare n’y voir qu’un acte extra-ordinaire, surnaturel, irrationnel…

    Nous rêvons si souvent d’un « Dieu magicien » qui pourrait nous dispenser de vivre notre condition humaine dans ce qu’elle a inévitablement de fragile, de dramatique et de mortel.

    Mais si nous lisons bien notre texte, Jésus ne « réssuscite » pas Lazare au sens où il le sortirait définitivement de sa condition humaine mortelle. Lazare va, après quelques années, vieillir et finir par mourir, comme vous et moi.

    Au-delà du geste « merveilleux » et, à proprement parler « incroyable » qu’il pose, Jésus cherche à  nous dire quelques vérités essentielles.

    Permettez-moi d’en retenir au moins deux :

    PREMIER MESSAGE : La parole de Jésus peut, comme Lazare, nous « réanimer », nous « réveiller », nous « sortir » de toutes les formes de mort dans lesquelles nous pouvons être enfermés. Et plus particulièrement de cette inquiétude bien compréhensible qui est actuellement la nôtre face au Covid-19.

    Voici que la Parole de Dieu peut nous aider à rouler la pierre du tombeau de nos peurs. Non pas en espérant un acte « magique » qui ferait disparaître la pandémie d'un claquement de doigt divin mais en risquant la confiance « malgré tout » en un Dieu qui, malgré le mal, la souffrance et la mort, reste proche de chacune et de chacun de nous.  

    Oui, chers amis, malgré l’enfermement actuel indispensable dans lequel nous sommes pour cause de pandémie, nous avons à « sortir » vers Jésus, c’est à dire à croire en sa Parole qui nous invite, malgré la nuit qui nous entoure, à ouvrir les yeux sur la lumière promise de Pâques…

    SECONDE MESSAGE :  ce qui me frappe et me touche, dans l’histoire de Lazare, ce sont les larmes de Jésus. Voici que, paradoxalement, ces larmes du Christ me réjouissent profondément !

    Car voici un Dieu qui ne regarde pas la souffrance humaine de façon indifférente et hautaine du haut du grand balcon du ciel, mais qui accepte de la partager.

    Dietrich Bonhoeffer, un pasteur protestant assassiné par Hitler en 1945 a eu ce mot superbe :

    « Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide… »

    Dieu ne peut en effet se trouver qu’au cœur de la souffrance humaine. Soyons assurés qu’il est là, sur ce lit d’hôpital, à lutter au plus proche de chaque malade, à tenter, lui aussi, de retrouver son souffle… Présent partout où l’homme crie sa souffrance.

    J’aime cette belle sentence biblique de Ben Sirac le Sage :

    « Les larmes de la veuve coulent sur la joue même de Dieu ».

    Oui, toutes nos souffrances, soyons-en persuadés, coulent sur la joue même de Dieu.

    Écoutons le Christ qui nous dit, comme à Lazare, et malgré ce confinement qu’il nous faut absolument respecter : «  N’aie pas peur ! Sors et viens dehors ! » 

    Oui, sors de toi-même et de tes peurs.
    Rejoins, même si c'est en marchant dans la "nuit obscure", la terre promise de l’Espérance…

    © Bertrand Révillion


  • SOIF D'AVOIR SOIF


    Méditation pour ce 3èmeDimanche Carême (Année A/15 mars 2020)

    Homélie non prononcée en raison de la suppression des messes dominicales dans mon diocèse pour cause de Coronavirus...


    Le récit que nous venons d’entendre compte sans doute parmi les plus belles pages de l’Évangile !

    Après le désert et l’épreuve des tentations évoqués lors de notre premier dimanche de Carême.

    Après la montagne et l’expérience inouïe de la Transfiguration dont nous a été donné le récit lors de notre second dimanche de Carême, nous voici aujourd’hui, pour cette troisième étape de notre marche vers Pâques, assis avec Jésus au bord de l’ancestral puits de Jacob.

    Contemplons la scène : après un long voyage à pieds en provenance de Judée, alors qu’il fait route vers la Galilée, Jésus est fatigué, il a faim et soif comme n’importe quel voyageur.
    Il est midi, l’heure la plus chaude de la journée.
    L’ombre se fait rare.
    Il vient d’envoyer ses disciples chercher de la nourriture au village voisin et attend que quelqu’un vienne puiser de l’eau et lui donner à boire.

    La scène ne se déroule pas n’importe où : nous sommes en Samarie, une terre et un peuple qu’un juif pieux tente en principe d’éviter.

    Les Judéens et les Samaritains ne s’aiment pas.  Leur brouille remonte aux environs du 8ème siècle lors de la conquête de la Samarie par les Assyriens.

    Selon l’habitude des guerriers de Ninive, les habitants de la Samarie ont été déportés et remplacés par des populations vaincues venues d’ailleurs avec leurs croyances polythéistes. Et leurs divinités de pacotille.
    La foi au Dieu unique est mise à mal par le syncrétisme…
    Et la méfiance des juifs est grande vis à vis de ce peuple considéré comme hérétique. Une méfiance encore vive au temps de Jésus…

    Continuons de contempler notre scène : il est midi, le soleil brûle. Ce n’est absolument pas l’heure de venir puiser de l’eau.
    On vient au puits le matin très tôt ou le soir, « à la fraîche », mais pas en plein cagnard !  

    Étrange horaire qui sans doute, par son symbolisme, veut nous révéler quelque chose d’important : c’est en pleine lumière et pas en catimini que Dieu va choisir ce jour-là de se manifester.

    Une lumière qui, peut être, ressemble un peu à celle de la Transfiguration !

    Autre étrangeté, pour ne pas dire objet de scandale : arrive une femme, une Samaritaine, 5 fois divorcée, 4 fois remariée, vivant en concubinage avec un 6ème homme avec lequel elle n’est même pas « pacsée » !

    Toutes les conditions sont réunies pour que la rencontre n’ait pas lieu.
    Un homme n’adresse pas la parole à une femme seule.
    Un juif pieux ne parle pas avec une païenne.
    Un croyant respectueux de la Loi, ne s’approche pas d’une divorcée remariée à la vie amoureuse aussi tumultueuse.

    Mais, une fois encore, Jésus se fiche des grands principes, du « qu’en dira-t-on  et de la prétendue bonne morale !

    Sans hésiter, il parle avec cette femme, elle-même fort surprise par cette liberté inattendue.

    Jésus commence par lui exprimer son désir : « J’ai soif, donne-moi à boire ». 

    Tandis que la Samaritaine puise l’eau, le dialogue s’engage et le dévoilement s’esquisse.

    Au bord du puits du prophète Jacob, c’est l’histoire de deux désirs qui, peu à peu, se racontent.

    Désir de Jésus de rejoindre le cœur blessé de cette femme, désir du Christ d’aller à la rencontre de notre humanité fragile, désir fou de Dieu de faire alliance avec chacune et chacun d’entre nous. Désir d’aimer et d’être aimé...

    En face de Jésus, la Samaritaine dévoile, elle aussi, son propre désir.
    C’est une amoureuse, une passionnée, toujours en quête du « grand amour » !
    À chaque nouvelle histoire sentimentale, elle y a cru : cette fois-ci, ce sera « pour toujours » !
    Mais les hommes l’on déçu. Ces hommes dont on ne dit rien dans notre texte et qui demeurent, comme souvent, bien planqués. Car, bien entendu, ce n’est pas de leur faute, ce n’est presque jamais de leur faute !
    Depuis la Genèse et son histoire de serpent et de fruit défendu, notre Samaritaine sait bien qu’Ève est souvent désignée comme l’éternelle coupable !

    Alors, elle se méfie.
    Et commence par envoyer balader ce juif étrange : « Toi qui es juif, tu me demandes à boire » ! La Samaritaine se sert des vieilles querelles de son peuple avec les juifs pour couper court à la conversation.
    Elle joue le rôle qu’on attend d’elle, celui du méchant de l’histoire, et endosse le costume du Samaritain hérétique.

    Mais Jésus ne s’intéresse pas aux vielles guerres de religion entre Juifs et Samaritains. Il n’est pas venu parler « religion », « rites »  et « morale », mais vérité, sens profond de la vie et marche vers la Source intérieure.

    Alors, il garde son calme, ou plus exactement, il le donne – ce calme – à la Samaritaine.
    Oui, en lui demandant à boire, Jésus donne à la Samaritaine sa paix. Car cette femme éplorée est inquiète, bouleversée, sa vie amoureuse ressemble à un lent et inexorable naufrage.
    Elle ne sait plus où elle en est ni même qui elle est !

    En lui adressant la parole, en l’appelant par son nom, en la regardant, en l’écoutant, en lui dévoilant sa propre soif, le Christ la restaure dans sa dignité et l’apaise.  La Samaritaine n’est plus « l’anonyme pécheresse au 5 maris et au 6ème amant ».

    Elle est une femme que le Christ regarde et relève. Il est probable que Jésus lui murmure des mots qui ressemblent à ce verset d’Isaïe : « Tu as du prix à mes yeux et je t’aime »…

    À aucun moment il ne la juge ni ne lui fait la morale. Il l’aide simplement à relire sa vie avec lucidité, non pas pour l’enfermer dans les ornières boueuses de la culpabilité, mais pour lui faire découvrir que sa soif de bonheur peut, malgré sa vie chaotique, trouver à s’étancher. Jésus lui dévoile qu’il y a en elle, au plus secret de son cœur, une source mystérieuse qui peut étancher sa soif de vivre. Et lui ouvrir un sentier de Résurrection.

    Ce chemin, la Samaritaine l’a emprunté, en éclaireuse devant nous. Elle est pour nous une sentinelle de lumière, sœurs de ces femmes qui, les premières, dans quelques jours, au matin de Pâques, courront jusqu’au tombeau pour constater, joyeuses, avant les hommes, qu’il est vide et que, oui, l’incroyable s’est manifesté : Celui qui était mort est désormais vivant !

    Regardons-les, ces femmes de l’Évangile, écoutons-les. Laissons-les nous indiquer la voie vers la Source.
    Elles ont l’oreille fine, ces femmes, elles entendent en elles le murmure du Christ leur dire : « J’ai soif » !

    Oui, laissons la Samaritaine désensabler notre source intérieure.

    Profitons de cette marche de Carême pour venir faire escale, avec elle, au bord du puits de Jacob, ce puits profond en nous, au plus secret de notre cœur, où coule cette eau vive dont nous avons besoin pour étancher notre soif de vivre et laver nos blessures.

    Laissons le Christ irriguer notre propre désert spirituel de son eau vive, cette terre sèche et aride de notre « Samarie intérieure » envahie par nos désirs contradictoires, nos infidélités chroniques, nos médiocres petites guerres de religion, nos idolâtries et nos agenouillements devant tant de faux dieux.

    Ouvrons l’oreille de notre cœur et entendons enfin le Christ nous dire :
    « J’ai soif ».
    Soif de te rencontrer, soif de te relever, soif de t’aimer tel que tu es, avec tes grandeurs et des limites, soif de te réconcilier, soif de te pardonner, soif  que tu ais soif de mon amour et de ma joie.

    Que cette marche de Carême attise en chacune et chacun de nous la soif d’avoir soif  de cette eau vive puisée aux premières lueurs du grand matin de Pâques…

    (c) Bertrand Révillion / Illustration Arcabas











  • "TOUT CE QUI N'EST PAS DONNÉ EST PERDU" !

    Méditation pour le 5èmeDimanche du Temps 0rdinaire- Année A



    « Partage ton pain avec celui qui a faim,
    recueille chez toi le malheureux sans abri,
    couvre celui que tu verras sans vêtement,
    Ne te dérobe pas à ton semblable ».

    Dans la première lecture (Isaïe 58, 7-10) que nous venons d’entendre, le prophète Isaïe est plutôt « cash » dans ses recommandations !  Il ne tourne pas autour du pot et rappelle cette vérité centrale, impérieuse, incontournable : Croire, c’est se mettre au service du plus pauvre et du plus fragile. La charité n’est pas une simple matière à option ! C’est une dimension impérieuse de la foi…

    Nous sommes à la fin du 6ème siècle avant Jésus Christ.
    Après une longue et douloureuse période de déportation à Babylone, le peuple hébreu est enfin de retour sur sa « terre promise ».

    Les gens sont heureux d’être libérés mais avant tout préoccupés de « refaire leur vie », de « se refaire » comme on dit au poker, de retrouver confort et réussite… Cette fringale compréhensible ne s’encombre pas trop d’attention ni aux pauvres ni à Dieu.

    Lorsqu’ils étaient déportés à Babylone, les hébreux ont beaucoup prié et crié vers le ciel pour leur libération. Maintenant qu’ils sont libres, leur vigueur spirituelle s’émousse et leur charité s’essouffle...

    Oh, en apparence, pas de problème : à Jérusalem, les croyants pratiquent pieusement leur religion, s’inclinent au tintement des clochettes, suivent religieusement les instructions des prêtres en grande tenue d’apparat, s’agenouillent, se prosternent, font leurs prières en brûlant de l’encens, pratiquent le jeûne, avec l’espoir d’obtenir du ciel un bon « retour sur investissement » !

    Mais dès qu’ils quittent leurs liturgies rutilantes, ils se remettent à courir après l’argent, les meilleures places, le succès et oublient le pauvre qui crève à leur porte…

    Alors Isaïe se met en rogne. Il pique une « sainte colère ».
    Quelques lignes avant notre texte d’aujourd’hui, le prophète n’y va pas de main morte !

    Je le cite : « Le jour de votre jeûne, vous savez tomber sur la bonne affaire, et tous vos gens de peine, vous les brutalisez ! Vous jeûnez tout en cherchant querelle et dispute, et en frappant du poing méchamment ».

    On pourrait se dire qu’Isaïe leur fait simplement la morale, qu’il se contente de leur frotter vigoureusement les oreilles.

    Mais l’enjeu est bien plus profond que cela !

    Il y va, selon le prophète, de l’identité même du croyant.

    Isaïe sait bien que nous passons notre vie à nous dérober. Nous voudrions, comme il nous y invite, partager le pain « avec celui qui a faim », recueillir « le malheureux sans abri »,couvrir « l’homme sans vêtement », bref, aimer notre semblable mais nous ne le faisons pas, ou si peu.

    Car notre « semblable » demeure pour nous, le plus souvent, un « autre », un étranger, ce « différent » qui nous laisse indifférent et que nous laissons piétiner à la périphérie de nos vies.

    « Quel chemin prends-tu pour faire de l’autre ton semblable ? » telle est l’urgente question que le Christ nous pose aujourd’hui.

    Mais qui est mon « semblable » ?
    Un autre moi-même ?
    Un autre à qui j’impose d’être « comme moi » ?
    De vivre « comme moi » ?
    De penser « comme moi » ?
    De prier « comme moi » ?
    De célébrer « comme moi »
    D’aimer « comme moi » ?

    Non ! Mon « semblable » n’est pas celui qui me ressemble, ma copie narcissique et rassurante dans le miroir, mais celui qui, comme moi, est à la ressemblance de Dieu.

    Mon « semblable » est mon « semblable » parce que, comme moi, il est enfant de Dieu, fils ou fille à chaque fois unique du Père…
    Sa différence, c’est Dieu qui me la donne, comme un cadeau.

    Oui, l’autre est un cadeau parce c’est justement son altérité qui a quelque chose à me dire de la part de Dieu !

    Croire, c’est donc vivre un perpétuel déplacement, un perpétuel exode qui me sort de moi-même pour me faire avancer vers la Terre Promise de l’autre. À commencer par le pauvre, le malade, l’humilié, le sans voix, le désespéré…

    Alors nous pouvons élaborer les plus belles liturgies, chanter les plus beaux chants, brûler le meilleur encens, revêtir les ornements les plus précieux… notre célébration sonnera creux et faux comme une  mauvaise pièce de théâtre si elle ne nous tourne pas vers l’autre, le petit, le pauvre, le blessé, le fragile…

    Croire, ce n’est pas simplement rendre un culte à Dieu, c’est tendre la main à l’autre.
    Il n’y a pas d’agenouillement possible devant le saint Sacrement sans, du même mouvement, agenouillement devant l’homme qui souffre.

    Alors, il faut nous interroger, Frères et Sœurs : notre foi a-t-elle des mains ? Ces mains sont-elles calleuses à force de serrer celles des pauvres ?
    Nos liturgies nous donnent-elles mal au dos à force de nous inviter  à nous baisser pour relever l’éploré  et le désespéré ?

    Comment nous exerçons-nous à être ce « sel de la terre » qu’évoque l’Évangile ? Comment prenons-nous notre part pour tenter de donner du goût à la vie de celles, et ceux pour qui l’existence est devenue insipide, fade, insignifiante, voire  écœurante ?  

    Quels choix concrets faisons-nous pour être ce lampadaire auquel le Fils de l’homme viendra suspendre la lumière de l’espérance, cette clarté de Dieu qui redonnera jour et vie à celles et ceux qui marchent dans la nuit ?

    Cette église où nous venons prier et célébrer, n’oublions pas qu’elle est le lieu d’une escale à la fois nécessaire et provisoire.

    Nécessaire pour, tout à la fois, attiser et apaiser notre faim de Dieu.

    Provisoire car c’est au cœur de la vie des hommes et des femmes affamés que nous avons à nous faire « pain vivant », signe de la Divine Présence.

    Oui, nous sommes ici rassemblés pour devenir ce que nous sommes par la grâce de notre baptême :

    Ce sel qui ne craint pas de se « mouiller »  pour redonner goût à la vie de nos frères et sœurs en humanité.
    Et ce fanal dans la nuit qui indique le chemin escarpé vers la clarté qui ne s’éteint pas.

    Oui, venir communier, c’est laisser Dieu, par la grâce du pain et du vin eucharistique, nous rendre « comestibles » pour nos compagnons d’humanité.

    Oui, frères et sœurs, croire, c’est se faire nourriture et lumière pour l’autre !

    L’écrivain François Mauriac écrit quelque part :

    « Si vous êtes un ami du Christ, plusieurs se réchaufferont à ce feu, et prendront leur part à cette lumière. Mais le jour où vous ne brûlerez plus d’amour, beaucoup d’autres mourront de froid » !

    Ou, pour le dire autrement avec le Père Ceyrac : « Tous ce qui n’est pas donné, est perdu » !

    Amen

    © Texte : Bertrand Révillion


    Photo : Père Pierre Ceyrac en Inde
  • SAUVER SA PEAU

    Méditation pour le 28ème Dimanche du Temps Ordinaire (13 octobre 2019)



    Elle est intéressante cette histoire de guérison de Naaman le Syrien !

    Voilà un homme qui a plutôt bien réussi dans la vie.
    Il a remporté quantité de victoires, gagné de l’argent, collectionné les décorations…

    Tout baigne pour ce « général 5 étoiles » !
    Enfin presque…

    Car, petite ombre sur la notice du Who’s who, Naaman est malade.
    Il a la lèpre, maladie très contagieuse, redoutable cause d’exclusion sociale en même temps qu’elle est perçue comme une punition divine.

    Naaman a consulté les plus grands toubibs mais rien n’y fait.
    Il ne sait plus à quel saint se vouer…

    Un soir, une petite esclave confie à la femme du général qu’il y a, en Samarie, un prophète du nom d’Élisée qui pourrait peut-être bien le guérir.

    Ni une, ni deux, Naaman file chez ce « guérisseur » (après tout, on ne sait jamais !) et se présente, avec toute son escorte, à la porte d’Élisée. Il s’attend à être reçu avec les honneurs dus à son rang.

    Et là, patatras : pas de tapis rouge ! Pas de réception VIP ! Pas même de prophète ! La porte s’entrebâille sur un simple serviteur qui, de la part d’Élisée, lui dit : « Va te plonger 7 fois dans l’eau du Jourdain ».

    Naaman est vexé. Il n’a pas l’habitude qu’on le traite ainsi, lui haut gradé.

    Et surtout, Naaman trouve la demande d’Élisée parfaitement stupide : « Je n’ai pas fait tout ce voyage pour aller simplement barboter  dans ce petit Jourdain ridicule ! »

    Pour Naaman, le remède doit être à la hauteur de ses 5 étoiles : un vrai super miracle en directlive qui pourrait faire l’ouverture du journal de « 20 heures » !

    Très en colère, Naaman rebrousse chemin sans daigner s’arrêter à la case Jourdain.

    Et c’est à ce moment là que, à nouveau, un simple serviteur le « déroute » (au sens où à la fois il le déstabilise et il le fait changer d’itinéraire).

    Celui-ci lui dit en substance : « Tu étais prêt à te plier à une demande extraordinaire du prophète, tu peux bien accepter le simple bain que celui-ci te propose. Tu n’as rien à perdre… »

    Rien à perdre ? Est-ce si sûr ?

    En fait Naaman, en allant simplement se baigner « comme tout le monde » dans le Jourdain, a peur de ne plus correspondre à son image d’homme fort et invincible, peur de ne plus être le général en chef de sa propre existence qui vacille.

    Il nous ressemble Naaman !

    Il a peur de se retrouver « comme tout le monde » en blouse médicale dans les couloirs de l’hôpital, peur du dénuement dans lequel vous plonge la maladie, peur d’avoir « comme tout le monde » à affronter la finitude de l’existence humaine...

    Alors il est prêt à tout Naaman : il arrive chez le prophète les bras chargé de cadeaux comme s’il voulait « acheter » sa guérison…
    Mais on ne fait pas de troc avec Dieu.

    Il veut que le Dieu d’Élisée le guérisse, mais selon l’idée qu’il se fait de la guérison…
    Mais Dieu guérit à sa manière, inattendue, toujours déroutante.

    La priorité de Naaman, c’est de sauver sa peau de lépreux.
    La priorité de Dieu est de guérir son espérance…

    Il faut à Naaman la parole d’un esclave qui sait, lui, ce qu’est la fragilité, pour commencer à bouger spirituellement. Ce modeste serviteur, reprenant l’invitation du prophète, le pousse à cesser de croire qu’il est plus fort que les autres, à accepter de tomber enfin de son « cheval d’orgueil »…

    Oui, cet esclave le « déroute », le fait sortir de son chemin mental,  sortir de sa prétendue toute puissance et l’entraine à oser l’abandon entre les mains de Dieu.

    Notre récit précise qu’alors Naaman accepte de prendre « un autre chemin », celui du Jourdain, c’est à dire symboliquement celui de la conversion.

    Naaman fend enfin l’armure, le chef des armées accepte d’être désarmé. Il laisse Dieu et son prophète entrer dans son GPS intérieur les coordonnées du salut. Il commence à comprendre que, pour le dire avec les mots de Thérèse de Lisieux : « Dieu ne demande pas de grandes choses ; mais seulement l’abandon et la reconnaissance »…

    Naaman était furibard, littéralement « hors de lui » et voici que, soudain, il trouve accès à lui-même et commence à entendre le murmure de Dieu…

    Les mystiques ont une expression pour évoquer ce qui arrive à Naaman : « la brisure du cœur ». Ce moment où nous acceptons enfin nos limites, nos blessures et nos fragilités.

    Cet instant de grâce où nous prenons enfin conscience que nous n’y arriverons pas seul, que nous avons besoin d’un Sauveur – « Dieu viens à mon aide ! » – et où nous remettons nos vies entre les mains de Dieu. « Non pas ma volonté, mais ta volonté, Seigneur ! »

    Oui, c’est par cette « brisure du cœur »,  cette faille que Dieu nous ouvre enfin à la démesure de l’amour !

    Plongé dans les eaux de l’humilité, Naaman est guérit : physiquement sans doute  mais surtout spirituellement. Il voulait simplement sauver sa peau mais c’est son espérance qui  se trouve guérie !

    Naaman vient d’apprendre qu’il peut faire confiance à Dieu.

    « Ta foi t’a sauvé » dira Jésus, quelques siècles plus tard, au Samaritain lui aussi lépreux. Comme Naaman, cet homme malade a découvert qu’il avait besoin du secours de Dieu pour se remettre debout.

    Il a osé crié à Jésus : « Maître, prends pitié ! »  

    Et c’est son espérance, autant que sa peau, son cœur autant que son corps que Jésus a sauvé.

    Alors, comme Naaman, le Samaritain peut laisser place à la gratitude.

    Pour remercier le Seigneur, il se laisse lui aussi « dérouter » par Dieu, il change d’itinéraire pour « revenir » – au sens plein du terme – vers le Seigneur.

    Comme Naaman il quitte le sentier de la plainte pour prendre celui de la louange !

    Toute notre vie oscille entre ces deux sentiers, celui de la plainte, et celui de la gratitude.

    Quand le soir vient et que la nuit tombe sur notre vie, les Vêpres nous font crier vers le ciel : « Dieu vient à mon aide, Seigneur, vient vite à mon secours ! »

    Quand l’aube pointe à l’horizon et que le jour se lève sur notre existence, les Laudes nous font chanter : « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange ! »

    Cette alternance de l’ombre et de la lumière, de la nuit et du jour, de la pesanteur et de la grâce constitue la respiration même de cette condition humaine si fragile qui est la nôtre.

    Il nous faut, nous aussi, comme Naaman, « tomber de notre cheval d’orgueil », renoncer à une illusoire toute puissance et reconnaître qu’il nous faut l’aide de Dieu pour habiter et accomplir notre humanité.

    Alors, laissons le Maître du Jour nous rejoindre dans l’ombre de nos blessures, de nos deuils, de nos maladies, de nos doutes, de toutes nos fragilités…

    Laissons sa main puissante nous extraire des eaux tumultueuses de nos nuits.

    Laissons Jésus nous laver le cœur et l’âme et  nous plonger dans les eaux vives de sa Résurrection.

    Oui, laissons le Christ sauver la peau de notre espérance !



    © Bertrand Révillion
  • ANNIVERSAIRE D'ORDINATION DIACONALE


     Ordonné diacre il y a tout juste 20 ans !




    ANNIVERSAIRE Samedi 14 septembre, nous avons
     mémoire de mes 20 ans d'ordination diaconale au cours d'une messe joyeuse présidée par mon ami et ancien curé, Bruno Valentin devenu évêque auxiliaire de Versailles en janvier dernier... En présence de prêtres du secteur et d'une vingtaine de diacres toujours aussi fraternels ! Une belle célébration, une superbe homélie (merci Bruno pour ce que tu as dit du ministère diaconal) et beaucoup d'émotion...
    VOICI LE MOT FINAL que j'ai adressé à l'assistance nombreuse et amicale : 

    "Chers amis, 
    Un grand merci d’être venus nous entourer en ce jour où nous faisons mémoire de mon ordination diaconale. C’était il y a tout juste vingt ans au CAP st Jacques. J’acceptais, avec le soutien de Sabine, entouré de nos 5 enfants ici présents, de répondre à l’appel de Jean-Charles Thomas, alors évêque de Versailles.
    Quelques années auparavant, j’avais été interpellé par un ami prêtre, alors en charge de la communication de l’Église de France. Journaliste, avec un pied dans la presse catholique et l’autre à la télévision, j’étais souvent témoin d’une incompréhension entre l’Église et les médias. Certains de mes collègues de France 2, sachant que j’étais chrétien, m’interpellaient face à ce qu’ils percevaient comme des archaïsmes. 
    Dans les couloirs de France Télévision j’avais régulièrement droit à la question piège : « T’as entendu ce que « ton » pape a encore sorti ! » Je ramais alors pour tenter d’expliquer les subtilités d’un texte dont je devais pourtant bien avouer qu’il n’était pas toujours un modèle de communication grand public !
    Plus profondément, je percevais souvent, derrière les amicales provocations de mes confrères journalistes, et aussi d’un certain nombre d’artistes et d’écrivains que je côtoyais sur la planète médias, une vraie quête de sens, une authentique soif spirituelle dont je me désolais qu’elles ne trouvent pas à s’étancher à la source d’une Église davantage perçue comme hautaine et moralisatrice que maître de vie…
    Un soir, mon ami prêtre m’a balancé sans crier gare, une question à laquelle je ne m’attendais pas. Il m'a dit a peu près ceci : « Au lieu de râler, tu ne pourrais pas t’y coller un peu ? Accepterais-tu de réfléchir à la perspective de devenir diacre, envoyé par l’Église au cœur des médias ? » 
    Je suis, je vous l’avoue mes amis, ce soir-là tombé de l’armoire !
    J’ai bien tenté un peu de me défiler. Mais j’ai finalement accepté d’entendre l’appel de mon Église et d’y répondre avec mes pauvretés et mes limites.
    Vingt ans après, je râle toujours – un peu ! – contre les rhumatismes d’une Église qui a encore souvent mal aux articulations avec la modernité. Je la rêve plus miséricordieuse devant les blessures de l’amour, moins cléricale, moins masculine dans sa gouvernance et davantage ouverte aux femmes, moins craintive dans son dialogue avec la culture contemporaine tout en me réjouissant des avancées portées par ce pape courageux et prophétique qui porte si bien le nom du saint pauvre d’Assise !
    Au cours de ces années, j’ai tenté d’habiter ce beau ministère qui est, par excellence, un « ministère du seuil », un point de jonction, de charnière entre l’Église et le monde. 
    Avec facétie, mon ami le père Bruno Chenu me rappelait souvent sa définition du diaconat : « Le diacre est une espèce de... gond ! »
    Le diacre se tient à la porte et veille à ce qu’elle s’ouvre – sans trop grincer ! –, dans les deux sens : sur le monde et sur l’Église…
    Oui, être diacre, c’est être bilingue, c’est accepter de parler la langue des hommes et des femmes de ce temps et la langue de l’Église et de l’Évangile, c’est assumer l’inévitable risque qu’il y a à être un « passeur » entre des univers, des cultures, des mentalités, des vies qui, habituellement, ne se parlent pas beaucoup. 
    J’adhère à cette interpellation d’Albert Rouet, ancien archevêque de Poitiers. « L’urgent n’est pas tant de savoir qui vient encore dans nos églises, mais VERS QUI va l’Église ? » 
    Je crois qu’effectivement le diaconat se joue là : l’Église n’attend pas que des hommes et des femmes qui ne mettent presque jamais les pieds dans nos paroisses en franchissent soudain le seuil. Elle leur envoie des baptisés, parmi lesquels quelques ministres ordonnés, afin qu’ils s’en fassent des amis. A l’heure des replis identitaires où sévit la tentation de l’entre soi, cette amitié avec le monde est plus que jamais nécessaire. 
    On n’annonce pas l’Évangile à une société vis à vis de laquelle on est continuellement en position de défiance… 
    Juste avant la consécration, le diacre verse quelques gouttes d’eau dans le vin du calice et prononce cette phrase lumineuse : « Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’Alliance puissions-nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre humanité ». 
    C’est en effet le rôle du diacre que de venir s’approcher de l’autel pour déverser dans le vin de la Résurrection l’eau à la fois claire et boueuse, pure et impure de l’humanité, cette eau que le Christ recueille entre ses mains et mêle à l’argile pour pétrir l’onguent qui rendra la vue à tous les aveugles nés que nous sommes ! 
    Depuis 20 ans que je suis diacre par la folie d’un appel imprévu, il y eut bien quelques échecs, mais il y eut surtout de grandes joies et d’inoubliables rencontres avec mes amis des médias et du monde littéraire et artistique mais aussi, et peut-être surtout, avec nombre de femmes et d’hommes plus discrets, plus « anonymes » dirait-on mais non pas sans visage ! 
    Ces « gens des rues », croyants ou incroyants, évoqués par Madeleine Delbrêl, que j’ai essayé d’écouter, avec qui j’ai partagé un bout de chemin pour évoquer le sens de la vie, accompagner une souffrance, une maladie, un deuil, préparer un baptême, un mariage ou tout simplement ouvrir, avec pudeur et respect, la seule grande question qui vaille : celle de l’existence de Dieu… 
    Pour vous et avec vous, amis de la paroisse et d’ailleurs, avec la complicité de Sabine et des enfants, en communion avec mon évêque Éric Aumônier qui m’écrivait hier ces mots que je vous partage : « Je m’associe cher Bertrand de tout cœur à cet anniversaire en faisant mémoire de ce que le Seigneur accomplit à travers votre ministère. Le témoignage de fidélité et d’ouverture que vous rendez avec Sabine est un cadeau qui nous est fait… » 
    Également en amicale proximité avec toi, cher Bruno Valentin, à qui je souhaite bon vent dans cette charge épiscopale nouvelle. Et avec vous, mes frères prêtres et diacres, je vais continuer l’aventure. 
    Tenter d’être ce serviteur de la Joie par qui Dieu à quelque chose à vous dire…

    « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange ! »

    Un immense merci à toutes et à tous ! "




    EN FIN DE MESSE les amis et la communauté paroissiale nous ont offert à mon épouse et à moi-même, un temps d'escale au monastère de Bose, magnifique communauté italienne mixte et oecuménique où nous aurons la joie de retrouver notre fidèle ami, le frère Enzo Bianchi !
  • "AIMEZ-VOUS..."

    Méditation pour le 5ème Dimanche de Pâques (Année C) – 19 mai 2019

    J’ai eu, Frères et Sœurs, comme beaucoup d’autres, la grâce de lier amitié avec Jean Vanier qui vient de mourir à 90 ans.

    D’abord en tant que journaliste, j’ai animé avec lui plusieurs soirées de témoignage, réalisé des interviews, des portraits…

    Et plus personnellement, je me suis parfois rendu, pour parler simplement avec lui – de Dieu, de la foi, de la vie et de ses fragilités – dans sa petite maison de Trosly, dans l’Oise, là où a commencé la formidable aventure de l’Arche, là où il a décidé un jour de sortir Raphaël et Philippe, deux personnes handicapées, de ce qu’on appelait encore à l’époque des « asiles », lieux sordides et violents où la dignité des plus fragiles était souvent bafouée…

    Bravant le scepticisme de ceux qui le prenaient pour un rêveur, il a commencé une vie communautaire toute simple avec ses deux compagnons. Puis d’autres sont peu à peu venus et aujourd’hui, quelques 55 ans plus tard, l’Arche compte plus de 150 communautés, présentes dans une quarantaine de pays.

    Lorsque, pour préparer cette homélie, j’ai lu le texte de l’évangile de ce jour et entendu cet appel du Christ : « Comme je vous ai aimé, aimez-vous les uns les autres », j’ai immédiatement pensé à Jean.

    Un homme totalement donné aux autres, attentif aux plus fragiles, profondément amical. Et surtout très humble malgré l’œuvre impressionnante qu’il a fondée.

    Je me suis souvenu d’un grand rassemblement de l’Arche, à Rome. Alors que la foule l’applaudissait à tout rompre, Jean Vanier a posé un geste inattendu : comme s’il voulait détourner les applaudissements, et faire comprendre que la gloire n’était pas pour lui, il s’est agenouillé, devant le Pape, comme il l’aurait fait devant le Christ.

    « Ce qui se vit aujourd’hui dans nos communautés, en France et dans le monde, n’est pas l’œuvre d’un homme, me répétait-il souvent. Nous sommes, comme le dit la Bible, des « serviteurs  inutiles ». Notre seul travail est de nous laisser faire par l’Esprit de Jésus, avec humilité. » 

    Comme le Christ l’a fait lui-même devant ses disciples, Jean s’est souvent agenouillé devant la personne avec un handicap. Un agenouillement physique, mais aussi spirituel. Car pour Jean Vanier, l’agenouillement était la posture même du croyant. Posture du don, du service, posture eucharistique, au sens le plus étymologique du terme. Où il s’agit rien moins que de donner sa vie…

    L’expression un peu obscure du début de notre texte d’évangile : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui » ne veut pas dire autre chose que cet horizon, ce projet de vie : comme le Christ, nous avons à nous laisser façonner par l’Esprit pour « glorifier Dieu », c’est à dire le rendre présent, le donner à voir, faire de notre vie une icône de sa présence…

    Ce commandement nouveau de Jésus : « Aimez-vous les uns les autres », Jean Vanier en aura fait la grande, et pour ainsi dire unique règle de vie des communautés de l’Arche.

    La grande règle de vie de tout disciple du Christ : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres qu’on vous reconnaîtra comme mes disciples » dit Jésus.

    Et il ne s’agit pas, vous vous en doutez bien, d’un amour mièvre, sirupeux, guimauve, dégoulinant de sentimentalisme ! 

    Ne nous trompons pas, Frères et Sœurs : lorsqu’il donne à ses disciples ce commandement nouveau de l’amour des uns pour les autres, Jésus le fait dans un contexte bien particulier : au cours du dernier repas qu’il partage avec eux, juste avant sa passion, alors qu’il vient de leur laver les pieds, alors que Judas est en route pour le trahir, alors que, déjà, plane l’ombre de la croix…

    L’amour que nous propose Jésus n’est pas un simple penchant affectivo-émotif sympathique, variant au grès de notre humeur, de nos sentiments ou de la biochimie de notre cerveau : c’est un choix, une décision, un programme de vie.

    Jésus ne dit pas: « aimez-vous les uns les uns » ou « aimez-vous les autres les autres » ! Il ne s’agit pas de se replier dans le petit club privé de nos amours et de nos amitiés sélectives.  Il s’agit de nous aimer « les uns… les autres », plaçant l’altérité au cœur même de la rencontre, faisant de la terre sacrée de l’autre le lieu même de la révélation de Dieu…

    Aimer l’autre, c’est laisser l’autre être un autre, et rester pour nous radicalement autre.  Ce n’est pas tenter de le réduire au même, ni le contraindre à nous ressembler.

    Tant de caricatures de l’amour nous le présentent comme une grande fusion, un renoncement à être soi… Dire : « Je t’aime à condition que tu renonces à être différent de moi », c’est priver l’autre- que je prétends aimer - de l’accès à lui-même.

    Vous connaissez peut être ce trait d’humour de Sacha Guitry : « Dans le mariage, on nous dit que l’homme et la femme ne feront plus qu’un : la question est de savoir… lequel ?!!! »

    Oui, Frères et Sœurs, c’est à un amour exigeant que nous invite le Christ, avec cette conviction chevillée au cœur que, comme le dit le moine Enzo Bianchi, « l’autre a quelque chose à nous dire de la part de Dieu ».

    A commencer par le plus fragile, le plus pauvre, le plus démuni. Chemin exigeant certes, mais sentier escarpé qui conduit à la joie imprenable.

    « Être humble, me disait encore Jean Vanier lors d’une de nos dernières rencontres, c’est, étymologiquement, être proche de l’humus, de la terre, dans ce qu’elle a parfois d’âpre et de rugueux. Il n’y a pas d’autre chemin pour s’approcher du ciel que de s’agenouiller, comme Jésus lors du lavement des pieds, devant la « terre » humaine des autres. Plus nous nous approchons fraternellement de la « terre » crucifiée des autres, plus nous marchons vers cette terre promise où nous serons sauvés par l’amour. »

    Oui, frères et sœurs, se laisser sauver par le Christ, c’est accepter le détour par l’autre qu’il nous invite à faire. Détour fécond car c’est en l’autre que Dieu nous attend et se révèle. Le visage de l’homme comme épiphanie de l’Éternel…

    « Le chemin vers la paix du cœur, me disait encore Jean Vanier, passe par l’autre, celui qui souffre. Nous sommes inquiets, parfois angoissés parce que nous sommes des hommes et des femmes préoccupés par notre image, notre réussite. Dès que nous osons nous décentrer de nous-même pour tendre la main à l’autre, c’est alors que nous avons le plus de chance de nous trouver, ou de nous retrouver. Je découvre qui je suis en entrant en communion avec l’autre. »

    L’ami Jean racontait souvent cette anecdote  qui le faisait bien rire : lors d’un rassemblement de l’Arche, place saint Pierre, à Rome, Fabio, un jeune handicapé, était allé, le plus naturellement du monde, s’asseoir sur le trône du Pape ! Et le Pape avait souri devant cette initiative si peu protocolaire…

    Si nous voulons, chers amis, comprendre quelque chose à l’amour auquel le Christ nous invite, nous pouvons garder deux images : celle de Jean Vanier à genoux devant le peuple bigarré et joyeux de l’Arche, leur lavant les pieds, comme le Christ.
    Et l’image de Fabio, handicapé fragile et facétieux, s’asseyant… à la première place de l’Église !


    © B. Révillion
  • TROIS TENTES...

    Méditation pour le 2ème dimanche de Carême Année C 17 mars 2019




    Comme vous, sans doute, je me suis souvent demandé ce qu’ont « réellement » bien pu voir Pierre, Jacques et Jean sur cette montagne que le Christ les a invités à gravir ?

    Oui, qu’ont-ils vu qui les a tant bouleversés ?

     Mystère !

    Ce qui est certain, c’est qu’ils ont fait ce jour-là une expérience spirituelle tout à fait exceptionnelle.

    Contemplons la scène…

    L’événement se déroule sur une « montagne ». Attention, premier indice ! Lorsque la Bible situe une scène sur une montagne, il ne s’agit pas d’une simple précision topographique. Il s’agit souvent de nous alerter, de nous prévenir qu’une parole importante va être prononcée, qu’un geste important va être posé…

    Songeons à Moïse sur le mont Sinaï, à Elie sur l’Oreb, au Christ lui-même sur le mont des Béatitudes…

    Notre passage d’Évangile précise également que les disciples sont « accablés de sommeil ». Attention, deuxième indice  ! C’est souvent de nuit, par des songes, que Dieu vient murmurer à l’oreille du cœur de grandes vérités et d’impérieux appels…

    Rappelons-nous l’épisode de la vocation du jeune Samuel, pensons aussi à Joseph à qui l’ange parle…

    En donnant tous ces détails, Luc, en bon pédagogue, nous avertit : ce qui se déroule ici sur cette montagne est d’une extrême importance.
    En « apparaissant » aux côtés de Jésus, Moïse symbolise la Loi et Elie, les prophètes. Autrement dit, c’est toute l’histoire de la Révélation qui est donnée à relire, dans un raccourci saisissant.

    Cette « vision » vient annoncer aux disciples ce qu’ils n’osaient espérer : cet homme nommé Jésus, ce Rabbi avec qui ils cheminent, cet enfant de Nazareth, est bien le Fils de la Divine Promesse, le Messie tant attendu !

    Le cœur brûlant de joie, les disciples sont pris d’un réflexe bien humain : « dressons trois tentes », lance Pierre avec ferveur, sans se rendre compte qu’il vient de proférer une grosse bétise.

    « Plantons trois tentes », autrement dit restons ici sur cette montagne, près du « ciel », loin du monde, confortablement éloignés de ses blessures, de ses appels au secours, et de la Passion qui, déjà, s’annonce…

    Oui, tentation bien humaine de nous replier dans une pratique religieuse qui nous ferait fuir le monde.
    La prière comme mol édredon !
    La foi vécue comme repli, bien à l’abri des complexités de la modernité.
    Croire pour se « tirer » en douce d’un monde qui nous inquiète, faire de l’Église une citadelle aux portes verouillées, une contre-société, une contre-culture, une sorte de château cathare planté au plus loin de la vie des hommes et des femmes de ce temps, et de leurs appels…

    Mais, notre passage d’Évangile n’y va pas par quatre chemins et nous alerte clairement :
    « Planter trois tentes », c’est… se planter !

    Oui « se planter », se tromper, s’égarer spirituellement.

    Rester sur la montagne, c’est ne rien comprendre à l’appel du Christ. Car une expérience spirituelle qui nous ferait rêver d’une vie hors du monde, ne serait tout simplement pas chrétienne !

    « La religion n’est pas quelque chose pour jouir d’un petit coin tranquille » disait Édith Stein…

    Il n’y a pas d’agenouillement possible devant le saint sacrement, sans, du même mouvement, agenouillement devant nos frères et sœurs, et d’abord celles et ceux qui souffrent.

    Dans l’hostie, la présence au monde est l’autre face de la présence réelle…

    La vie spirituelle chrétienne ne peut être qu’un perpétuel mouvement de montée et de descente, d’ascension et d’enfouissement.

    Il nous faut allier « lutte et contemplation » disait Frère Roger de Taizé.

    Le seul chemin qui s’offre à nous pour nous approcher du « Très Haut » est de marcher à la suite du « Très Bas », au plus près des combats humains.

    Oui, il nous faut allier prière et action, intériorité et engagement, lutte et contemplation.

    En christianisme, on ne monte sur la montagne que pour mieux en redescendre. L’Église n’est vraiment l’Église, non pas à l’écart, mais au cœur du monde.

    A la fin de la messe, il ne nous est pas dit : « restez ici, bien au chaud, dans la paix du Christ » mais « allez porter cette paix au cœur du monde ».

    Le premier oratoire où le Christ nous attend, c’est l’homme !

    Certains mystiques décrivent la vie spirituelle comme une échelle ; non pas une échelle que l’on monte, mais qu’il nous faut descendre, degré après degré, vers toujours plus d’humilité, à raz de terre, au plus proche de la vie des hommes, même si l’ombre de la croix y plane.

    C’est sans aucun doute au mont du Golgotha que le Christ fut le plus haut…

    Alors, retenons de cette scène de la Transfiguration, trois enseignements de carême :

    -       Premièrement, prenons, à l’invitation de Jésus, le temps de nous mettre à l’écart sur la « montagne ». Ne craignons pas de nous abstraire un peu du quotidien, pour aller prier avec le Christ.

    -        Deuxièmement, laissons le Christ nous réveiller, comme il l’a fait avec ses disciples, nous tirer de toutes nos léthargies spirituelles et purifier notre foi, souvent tentée par la peur et le replis.

    -       Enfin, notre foi revivifiée, écoutons-le nous inviter à ne pas nous installer, mais à redescendre dans les vallées humaines où nous avons à offrir aux hommes et aux femmes de ce temps, nos visages transfigurés par la joie de la foi.

    Oui soyons persuadés, quelles que soient nos errances et nos doutes, quelles que soient les « nuits obscures » que traverse l’Église, qu’elle brille déjà sur nos visages la douce lueur de Pâques !

    © Texte B. Révillion / Image "Christ priant" Arcabas






  • L’AVENT, CE MÉTIER À TISSER LA LUMIÈRE…


    Méditation pour le 1er Dimanche de l’Avent – Année C – 2 décembre 2018


    « Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots… »

    «  Les  puissances des cieux seront ébranlées… »

    « Les hommes mourront de peur… »

    A entendre le récit apocalyptique que nous fait saint Luc, nous pourrions nous demander si l’évangéliste n’a pas été puiser son inspiration  au Journal de 20 heures, ou en lisant les prédictions glaçantes de la COP 21 ou 24 !

    Comment, en effet, ne pas être frappés par les similitudes avec l’actualité qui, chaque jour, se fait l’écho des fracas de la planète :

    les mers et les ouragans qui se déchaînent,
    le feu qui consume des villes entières,
    la pollution et le réchauffement climatique qui, chloroformés par le déni des puissants, tuent massivement,
    tant de réfugiés, hommes, femmes et enfants, jetés sur les routes de l’exode qui viennent agoniser aux pieds des murs d’indifférence que les pays repus dressent, pierre après pierre, devant leur espérance de survie…

    C’est comme si la vieille bagnole de l’humanité fonçait à tombeaux ouverts vers le ravin de la fin du monde, sans que le pilote daigne regarder la route ou appuyer sur le frein.
    Sans que les passagers du chauffard sourd et aveugle ne se rendent compte qu’à chaque embardée la carriole folle écrase celles et ceux qui tentent de lui faire signe sur le bord de la route…

    Comme si, inexorablement, l’histoire se répétait.
    Comme si, une fois encore, la porte de l’auberge claquait, comme il y a 2.000 ans, à la figure du pauvre et du fragile.
    Comme si les locataires de cette auberge barricadée se croyaient à l’abri, bien au chaud et peinards, alors que la « maison commune » de notre terre se lézarde de toute part… 

    Peut-être, chers amis, pensez-vous que je m’égare, que ce n’est pas le sujet, que nous sommes loin de l’Avent dans lequel nous entrons aujourd’hui ?

    Mais que serait notre marche vers Noël si elle ne se faisait pas au plus près de l’humanité fragile, au plus proche du quotidien, souvent difficile, de tant d’hommes et de femmes ?
    Quel sens y aurait-il à chanter la Nativité si nous ne nous faisons pas accoucheur d’espérance auprès de celles et ceux dont l’espoir s’essouffle  dans le raide escalier de leurs vies bouleversées ?

    Notre paroisse nous invite à inventer cette année de nouveaux sentiers de mission.

    Vivre la mission, ce n’est pas d’abord partir, étendard à la main, tenter de convertir et de ramener les gens dans nos églises. C’est d’abord se faire écoute de ce qui  fait leur vie, leurs joies, leurs soifs, leurs doutes.

    Être « missionnaire » c’est, d’abord et avant tout, « écouter la  différence » ! Aller vers l’autre, non pas pour que l’autre cesse d’être un autre et nous ressemble, mais pour s’enrichir mutuellement de nos différences.

    Et chercher ensemble la route vers un peu plus de clarté.

    Les peintres, lorsqu’ils tentent de représenter le mystère de la naissance du Christ, font se côtoyer, dans un ardent combat, la lumière et la nuit.
    Les plus talentueux nous font sentir combien la lutte est rude entre la fragile clarté de l’espérance naissante, et l’obscurité drue qui voudrait avaler la flammèche de vie.

    Vivre l’Avent, c’est participer de toutes nos forces à ce combat entre le crépuscule et l’aube, la pesanteur et la grâce.

    Un combat certes spirituel où la prière régulière nous donnera l’énergie nécessaire. Mais un combat aussi très concret, au plus près des luttes pour la dignité humaine et la sauvegarde de notre planète, alliant, dans une même pugnacité urgence de justice sociale et urgence écologique.

    Prions pour que, dans notre marche vers Noël, nous laissions le Christ qui vient, faire de nous des messagers de cette « parole de bonheur » qu’évoque le prophète Jérémie.
    Que lorsqu’il viendra y naître, l’enfant de la divine promesse trouve un peu de place dans l’auberge de notre cœur !

    Oui, « redressons-nous et relevons la tête » pour – en nous et autour de nous – faire advenir cette « homme debout »qu’évoque l’évangile.


    Mettons les nuits obscures des hommes sur ce grand métier à tisser la lumière qu’est l’Avent…


    (C) B.RÉVILLION
  • Il suffit d'aimer !

    Homélie 17 juin 2018 - 11ème TO B

    Une fois encore, Frères et Sœurs, Jésus tente d’expliquer à la foule, ce qu’est ce mystérieux « Royaume de Dieu » qu’il annonce.
    Et une fois encore, face à un auditoire majoritairement inséré dans une société rurale, il va, avec pédagogie, puiser ses images dans la nature et le monde agricole.

    Avec la graine de moutarde, il trouve une métaphore qui frappe son auditoire.
    Tout le monde sait, à l’époque, qu’il s’agit d’une minuscule graine, tellement petite qu’elle vous file entre les doigts.
    Une semence étonnante qui une fois germée donne vie à l’une des plus grandes plantes du potager.
    Genre « baobab » au rayon légumes !

    Voilà une image qui parle immédiatement à la foule, quitte à heurter une part de l’assistance. Car, avec cette parabole, le Christ va à contre courant de la mentalité ambiante.

    Quelle est la situation ?

    Le peuple juif vit depuis des années sous occupation romaine.
    Il est humilié et attend un libérateur, une sorte de chef de la résistance qui va enfin écraser l’ennemi et bouter l’envahisseur hors des frontières.
    Ce Messie tant espéré doit selon eux enfiler le costume d’un chef de guerre.
    Et voilà que ce Jésus de Nazareth surgit à pieds avec son minuscule bataillon de disciples non violents et prêche l’amour et le pardon des ennemis !
    Voici qu’il évoque un combat plus spirituel que militaire et qu’il refuse de prendre la tête de la sédition contre Rome.

    Le Dieu des armées s’avère n’être qu’un Dieu désarmé !
    Un Dieu à mains nues…
    Un Dieu non pas tout puissant mais apparemment fragile comme cette fameuse graine de moutarde.
    Un « sauveur » qui – scandale absolu – finira par mourir comme un malfrat cloué au gibet de la croix.

    Voilà qui choque une partie de l’assistance.

    Ce n’est pas la première fois qu’existe ce quiproquo entre Dieu et le peuple.
    Vous vous souvenez de l’épisode d’Elie sur la montagne de l’Horeb.
    L’idée que ce grand prophète se fait alors de son Dieu, lui fait penser qu’il va se révéler à lui de manière éclatante.
    La Bible nous raconte qu’Elie pense que Dieu se manifeste d’abord par un vent violent mais, nous dit le texte, « le Seigneur n’était pas dans le vent ».
    Puis Elie croit saisir la présence de Dieu dans un tremblement de terre ; mais, nous dit encore le texte, « le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ».
    Puis surgit le feu où Dieu n’est pas non plus.

    Alors le prophète Elie opère une conversion du regard et du cœur. Il modifie sa conception même de Dieu. La Bible précise que surgit alors « le souffle d’une brise légère » et immédiatement Elie comprend que cette fois, il se trouve en présence de son Seigneur.

    Oui, l’image qu’il se fait de Dieu est soudain modifiée, convertie. Non plus un Dieu tonitruant, écrasant et vengeur, mais un Dieu discret, doux qui se manifeste dans « une voix de fin silence ».

    Avec sa parabole de la graine de moutarde Jésus amène la foule à opérer la même conversion.
    Et il nous invite, nous aussi aujourd’hui, à purifier l’image que nous nous faisons de Dieu.

    Nous aimerions tant croire en un Dieu « magicien » qui nous dispenserait d’avoir à traverser les douloureuses blessures de l’existence, un Dieu « jupitérien » qui s’imposerait une bonne fois pour toutes et nous dispenserait des détours sinueux du doute, un Dieu fort dont l’existence s’imposerait à tous comme une évidence quasi scientifique, un Dieu en tête de manif écrasant les scores de l’audimat !

    Mais Dieu ne s’impose pas.
    Voici que le « Très Haut » se fait « Très Bas ».
    Un Dieu qui se révèle dans la faiblesse.
    Un Dieu qui choisit Moïse, un homme bègue, comme porte-parole ! Un Dieu qui choisit un couple stérile, Abraham et Sara, pour porter l’espoir d’une descendance nombreuse.
    Un Dieu qui fait naître son propre Fils dans l’obscurité d’une étable…

    Un Dieu qui décidément ne correspond pas à l’idée qu’on se fait de lui !

    Oui, Frères et Sœurs, nous sommes sans cesse invités à convertir notre image de Dieu.
    Un Dieu qui se révèle à nous lentement, avec patience, dans l’humilité et la discrétion.
    Comme cette graine de moutarde qui, secrètement, se prépare à faire germer l’arbre du Royaume en notre cœur.
    La foi consiste à croire  que Jésus est à la fois le semeur et la graine et que sa Parole va lentement germer en nous.
    La foi consiste à ne pas faire obstacle à cette lente germination spirituelle commencée en nous le jour de notre baptême.

    Cette graine de moutarde m’a fait penser à la belle aventure menée par sœur Emmanuelle dont nous ferons mémoire du 10ème anniversaire de la mort le 20 octobre prochain.

    A l’heure où d’autres prennent le chemin de la retraite, cette religieuse de caractère a entendu, un peu comme le prophète Elie, Dieu l’appeler discrètement à s’engager dans un pari fou :
    aller vivre en plein cœur d’un bidonville au Caire, aux côtés des chiffonniers.
    Renonçant au confort de son couvent où elle avait enseigné aux jeunes filles de la bourgeoisie pendant des années, elle s’est installée, à 60 ans, dans une minuscule cabane sans eau ni électricité.  
    Comme une graine fragile, elle a accepté de s’enfouir dans le terreau de la misère. Elle n’est pas arrivée avec un projet, des plans, une solution occidentale toute prête : elle s’est mise à vivre simplement, fraternellement aux côtés des chiffonniers.
    Et cet enfouissement à germé et donné du fruit au delà de toute espérance.

    J’ai eu la grâce de bien connaître sœur Emmanuelle. Je crois que nous étions amis. Quelques temps avant sa mort, j’ai été la voir dans sa maison de retraite à Calian, dans le sud de la France. Elle était dans l’extrême fatigue du grand âge mais gardait intacte sa formidable joie. Elle me raconta à nouveau combien c’est au cœur de ce bidonville qu’elle avait été la plus heureuse découvrant au cœur de la pauvreté une immense fraternité.

    Elle me confia que la vie spirituelle ressemble à une échelle et m’avoua qu’elle avait longtemps cru que cette échelle, il fallait la gravir, degrés après degrés. Comme on passerait des diplômes pour devenir un bon chrétien.  « Et puis un jour j’ai compris que j’avais tout faux ! Cette échelle, il faut, non pas la monter, mais la descendre pour s’enfoncer un peu plus chaque jour dans l’humilité, se rendre enfin docile à l’action de l’Esprit en nous, laisser la grâce de notre baptême agir ».

    Juste avant de repartir, je lui ai demandé le secret de sa joie.
    Elle m’a pris les mains, m’a fait un large sourire et m’a dit : « C’est tout simple, Bertrand. Il suffit d’aimer ! »


    Yallha !

    (c) Bertrand Révillion
  • Quel est ce désert du Carême ?



    A quelle « traversée » sommes-nous donc invités ?
    Quel « combat » avons-nous à mener et contre « qui » ?
    Jésus se retire quarante jours au désert après le baptême de Jean dans les eaux du Jourdain.
    Géographiquement, les deux lieux sont voisins.
    Comme si, au seuil de sa vie publique, avant de se mettre à parler et à guérir, Jésus devait faire un détour, traverser les eaux rêches et sèches d’un autre « baptême ».
    Un baptême de
    feu, de lutte, de faim et de soif.
    Comme si la fécondité de sa parole dépendait de cette traversée brûlante.
    Comme si, pour murir, sa vocation devait d’abord s’enfouir dans l’aridité rude du désert… « Si le grain ne meurt… »
    Luc nous dit que Jésus fut, « pendant 40 jours, tenté par le diable ».
    En grec, « diabolos » se traduit par « diviseur ». Le « diabolos » est ce qui nous divise.
    Il y a bien sûr, les divisions entre nous, dans nos vies sociales, familiales, conjugales, amicales, professionnelles, ecclésiales…
    Mais il y a peut-être d’abord ces « divisions » à l’intérieur de nous, ce cœur divisé, partagé, blessé qui nous fait dire, si souvent, avec saint Paul :
    « Ce que je veux, je ne la fais pas ; et ce que je ne veux pas, je le fais ».
    Oui, notre cœur est si souvent divisé, partagé entre des désirs contradictoires :
    - nous voudrions aimer mieux, mais nous ne nous donnons pas les moyens de changer.
    - nous voudrions être davantage solidaires des plus fragiles, mais nous ne bougeons pas, ou si peu.
    - nous voudrions prier plus souvent, mais ne laissons pas de place à Dieu dans notre quotidien.
    C’est à cela que nous convie le désert de Carême : lutter contre nos divisions et tiraillements intérieurs, ce « diviseur » qui nous sépare de nous-même, essayer d’unifier notre désir, purifier nos faims et nos soifs si souvent cantonnées dans l’avoir, si peu ouvertes à l’être.
    Oui, le temps du désert, c’est le temps du désir. Un temps où nous prenons le temps d’écouter enfin cette « voix de fin silence » qui, en nous, nous appelle à devenir qui nous sommes. A répondre enfin à la vocation de notre baptême.
    Le temps du Carême, c’est le temps où nous avons à travailler à notre libération et à notre unification.
    On dit d’un homme sous l’emprise du diable, qu’il est « possédé ».
    Eh bien, le Carême, c’est le temps de la dépossession où nous avons à couper, élaguer, émonder toutes ces chaînes qui nous empêchent de faire en nous l’unité.

    Nous voici invités par l’Esprit à purifier notre désir :
    - Qu’est-ce que je veux vraiment faire de ma vie ?
    - Qu’est-ce qui est vraiment essentiel pour moi ?
    - Qu’est-ce qui entrave ma marche vers cet essentiel ?
    - Que me faut-il changer pour répondre mieux, plus fort, plus vrai, à l’appel de l’Évangile ?

    L’appel du désert est en fait un triple appel :

    D’abord appel à la solitude. Impossible de mener un fécond discernement spirituel si nous ne prenons pas régulièrement des temps de solitude. Des moments où nous abandonnons notre personnage social, où nous ne nous définissons plus par notre métier, nos engagements, notre CV… Un temps où nous nous confrontons à la nudité de notre être. Le désert du Carême nous invite à cette solitude qui nous permettra, au sens fort de l’expression de « nous retrouver », de nous trouver à nouveau. Alors nous pourrons découvrir que cette solitude est « habitée ». Qu’en fait, nous ne sommes pas seul, mais sous le regard de la Divine Présence et que seul, ce regard de Dieu peut nous offrir notre identité véritable.
    Le désert est aussi appel au silence. Impossible d’entrer en secret dialogue avec nous-même, impossible d’entendre, en nous, les murmures de l’Esprit, si nous ne plongeons par régulièrement dans le silence. Il nous faut rompre chaque jour avec le bruit du quotidien, refermer un instant la porte sur le vacarme trépidant de notre « modernité », fermer le poste, couper le wifi permanent de nos préoccupations, pour laisser Dieu nous parler à l’oreille du cœur. Car Dieu ne parle que si nous commençons par nous taire devant Lui.« Se taire, disait Madeleine Delbrêl, ce n’est pas ne rien dire, c’est mettre toutes les puissances de son âme à écouter… »
    Le désert est enfin appel à la faim et à la soif.  Impossible de laisser se creuser en nous la faim de Dieu, si nous sommes sans cesse comblés et repus par cette consommation frénétique dont le Pape François dit dans son encyclique combien elle nous conduit droit dans le mur. Comme dit la chanson de Souchon : « On nous fait croire, que le bonheur c’est d’avoir, de l’avoir plein nos armoires, dérisions de nous, dérisoires… » Oui, frères et sœurs, le désert du Carême est aussi appel à la dépossession, à la sobriété bienheureuse sans laquelle ne renaîtra pas en nous la faim d’avoir faim du seul pain qui rassasie et met en route vers toutes les faims et les urgences humaines.
    A l’entrée du Carême, saint Bernard ne formulait qu’un vœu à ses moines : « Retrouvez la joie du désir spirituel ».
    Je vous souhaite, je nous souhaite de nous laisser envahir par cette joie !  Entrons dans ce temps du désir qu’est le désert du Carême avec comme horizon de laisser l’Esprit unifier notre cœur. Et d’y semer la miséricorde.
    Laissons Dieu devenir Dieu en nous.
    Alors le monde, autour de nous, se réchauffera.

    (c) Bertrand Révillion