Homélies de Bertrand Révillion, diacre

Revillion-BertrandLe diacre Bertrand Révillion maintient un blog, sur lequel il publie ses homélies.

Vous trouverez les 10 dernières homélies publiées.

 

 

 

 

  • SAUVER SA PEAU

    Méditation pour le 28ème Dimanche du Temps Ordinaire (13 octobre 2019)



    Elle est intéressante cette histoire de guérison de Naaman le Syrien !

    Voilà un homme qui a plutôt bien réussi dans la vie.
    Il a remporté quantité de victoires, gagné de l’argent, collectionné les décorations…

    Tout baigne pour ce « général 5 étoiles » !
    Enfin presque…

    Car, petite ombre sur la notice du Who’s who, Naaman est malade.
    Il a la lèpre, maladie très contagieuse, redoutable cause d’exclusion sociale en même temps qu’elle est perçue comme une punition divine.

    Naaman a consulté les plus grands toubibs mais rien n’y fait.
    Il ne sait plus à quel saint se vouer…

    Un soir, une petite esclave confie à la femme du général qu’il y a, en Samarie, un prophète du nom d’Élisée qui pourrait peut-être bien le guérir.

    Ni une, ni deux, Naaman file chez ce « guérisseur » (après tout, on ne sait jamais !) et se présente, avec toute son escorte, à la porte d’Élisée. Il s’attend à être reçu avec les honneurs dus à son rang.

    Et là, patatras : pas de tapis rouge ! Pas de réception VIP ! Pas même de prophète ! La porte s’entrebâille sur un simple serviteur qui, de la part d’Élisée, lui dit : « Va te plonger 7 fois dans l’eau du Jourdain ».

    Naaman est vexé. Il n’a pas l’habitude qu’on le traite ainsi, lui haut gradé.

    Et surtout, Naaman trouve la demande d’Élisée parfaitement stupide : « Je n’ai pas fait tout ce voyage pour aller simplement barboter  dans ce petit Jourdain ridicule ! »

    Pour Naaman, le remède doit être à la hauteur de ses 5 étoiles : un vrai super miracle en directlive qui pourrait faire l’ouverture du journal de « 20 heures » !

    Très en colère, Naaman rebrousse chemin sans daigner s’arrêter à la case Jourdain.

    Et c’est à ce moment là que, à nouveau, un simple serviteur le « déroute » (au sens où à la fois il le déstabilise et il le fait changer d’itinéraire).

    Celui-ci lui dit en substance : « Tu étais prêt à te plier à une demande extraordinaire du prophète, tu peux bien accepter le simple bain que celui-ci te propose. Tu n’as rien à perdre… »

    Rien à perdre ? Est-ce si sûr ?

    En fait Naaman, en allant simplement se baigner « comme tout le monde » dans le Jourdain, a peur de ne plus correspondre à son image d’homme fort et invincible, peur de ne plus être le général en chef de sa propre existence qui vacille.

    Il nous ressemble Naaman !

    Il a peur de se retrouver « comme tout le monde » en blouse médicale dans les couloirs de l’hôpital, peur du dénuement dans lequel vous plonge la maladie, peur d’avoir « comme tout le monde » à affronter la finitude de l’existence humaine...

    Alors il est prêt à tout Naaman : il arrive chez le prophète les bras chargé de cadeaux comme s’il voulait « acheter » sa guérison…
    Mais on ne fait pas de troc avec Dieu.

    Il veut que le Dieu d’Élisée le guérisse, mais selon l’idée qu’il se fait de la guérison…
    Mais Dieu guérit à sa manière, inattendue, toujours déroutante.

    La priorité de Naaman, c’est de sauver sa peau de lépreux.
    La priorité de Dieu est de guérir son espérance…

    Il faut à Naaman la parole d’un esclave qui sait, lui, ce qu’est la fragilité, pour commencer à bouger spirituellement. Ce modeste serviteur, reprenant l’invitation du prophète, le pousse à cesser de croire qu’il est plus fort que les autres, à accepter de tomber enfin de son « cheval d’orgueil »…

    Oui, cet esclave le « déroute », le fait sortir de son chemin mental,  sortir de sa prétendue toute puissance et l’entraine à oser l’abandon entre les mains de Dieu.

    Notre récit précise qu’alors Naaman accepte de prendre « un autre chemin », celui du Jourdain, c’est à dire symboliquement celui de la conversion.

    Naaman fend enfin l’armure, le chef des armées accepte d’être désarmé. Il laisse Dieu et son prophète entrer dans son GPS intérieur les coordonnées du salut. Il commence à comprendre que, pour le dire avec les mots de Thérèse de Lisieux : « Dieu ne demande pas de grandes choses ; mais seulement l’abandon et la reconnaissance »…

    Naaman était furibard, littéralement « hors de lui » et voici que, soudain, il trouve accès à lui-même et commence à entendre le murmure de Dieu…

    Les mystiques ont une expression pour évoquer ce qui arrive à Naaman : « la brisure du cœur ». Ce moment où nous acceptons enfin nos limites, nos blessures et nos fragilités.

    Cet instant de grâce où nous prenons enfin conscience que nous n’y arriverons pas seul, que nous avons besoin d’un Sauveur – « Dieu viens à mon aide ! » – et où nous remettons nos vies entre les mains de Dieu. « Non pas ma volonté, mais ta volonté, Seigneur ! »

    Oui, c’est par cette « brisure du cœur »,  cette faille que Dieu nous ouvre enfin à la démesure de l’amour !

    Plongé dans les eaux de l’humilité, Naaman est guérit : physiquement sans doute  mais surtout spirituellement. Il voulait simplement sauver sa peau mais c’est son espérance qui  se trouve guérie !

    Naaman vient d’apprendre qu’il peut faire confiance à Dieu.

    « Ta foi t’a sauvé » dira Jésus, quelques siècles plus tard, au Samaritain lui aussi lépreux. Comme Naaman, cet homme malade a découvert qu’il avait besoin du secours de Dieu pour se remettre debout.

    Il a osé crié à Jésus : « Maître, prends pitié ! »  

    Et c’est son espérance, autant que sa peau, son cœur autant que son corps que Jésus a sauvé.

    Alors, comme Naaman, le Samaritain peut laisser place à la gratitude.

    Pour remercier le Seigneur, il se laisse lui aussi « dérouter » par Dieu, il change d’itinéraire pour « revenir » – au sens plein du terme – vers le Seigneur.

    Comme Naaman il quitte le sentier de la plainte pour prendre celui de la louange !

    Toute notre vie oscille entre ces deux sentiers, celui de la plainte, et celui de la gratitude.

    Quand le soir vient et que la nuit tombe sur notre vie, les Vêpres nous font crier vers le ciel : « Dieu vient à mon aide, Seigneur, vient vite à mon secours ! »

    Quand l’aube pointe à l’horizon et que le jour se lève sur notre existence, les Laudes nous font chanter : « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange ! »

    Cette alternance de l’ombre et de la lumière, de la nuit et du jour, de la pesanteur et de la grâce constitue la respiration même de cette condition humaine si fragile qui est la nôtre.

    Il nous faut, nous aussi, comme Naaman, « tomber de notre cheval d’orgueil », renoncer à une illusoire toute puissance et reconnaître qu’il nous faut l’aide de Dieu pour habiter et accomplir notre humanité.

    Alors, laissons le Maître du Jour nous rejoindre dans l’ombre de nos blessures, de nos deuils, de nos maladies, de nos doutes, de toutes nos fragilités…

    Laissons sa main puissante nous extraire des eaux tumultueuses de nos nuits.

    Laissons Jésus nous laver le cœur et l’âme et  nous plonger dans les eaux vives de sa Résurrection.

    Oui, laissons le Christ sauver la peau de notre espérance !



    © Bertrand Révillion
  • ANNIVERSAIRE D'ORDINATION DIACONALE


     Ordonné diacre il y a tout juste 20 ans !




    ANNIVERSAIRE Samedi 14 septembre, nous avons
     mémoire de mes 20 ans d'ordination diaconale au cours d'une messe joyeuse présidée par mon ami et ancien curé, Bruno Valentin devenu évêque auxiliaire de Versailles en janvier dernier... En présence de prêtres du secteur et d'une vingtaine de diacres toujours aussi fraternels ! Une belle célébration, une superbe homélie (merci Bruno pour ce que tu as dit du ministère diaconal) et beaucoup d'émotion...
    VOICI LE MOT FINAL que j'ai adressé à l'assistance nombreuse et amicale : 

    "Chers amis, 
    Un grand merci d’être venus nous entourer en ce jour où nous faisons mémoire de mon ordination diaconale. C’était il y a tout juste vingt ans au CAP st Jacques. J’acceptais, avec le soutien de Sabine, entouré de nos 5 enfants ici présents, de répondre à l’appel de Jean-Charles Thomas, alors évêque de Versailles.
    Quelques années auparavant, j’avais été interpellé par un ami prêtre, alors en charge de la communication de l’Église de France. Journaliste, avec un pied dans la presse catholique et l’autre à la télévision, j’étais souvent témoin d’une incompréhension entre l’Église et les médias. Certains de mes collègues de France 2, sachant que j’étais chrétien, m’interpellaient face à ce qu’ils percevaient comme des archaïsmes. 
    Dans les couloirs de France Télévision j’avais régulièrement droit à la question piège : « T’as entendu ce que « ton » pape a encore sorti ! » Je ramais alors pour tenter d’expliquer les subtilités d’un texte dont je devais pourtant bien avouer qu’il n’était pas toujours un modèle de communication grand public !
    Plus profondément, je percevais souvent, derrière les amicales provocations de mes confrères journalistes, et aussi d’un certain nombre d’artistes et d’écrivains que je côtoyais sur la planète médias, une vraie quête de sens, une authentique soif spirituelle dont je me désolais qu’elles ne trouvent pas à s’étancher à la source d’une Église davantage perçue comme hautaine et moralisatrice que maître de vie…
    Un soir, mon ami prêtre m’a balancé sans crier gare, une question à laquelle je ne m’attendais pas. Il m'a dit a peu près ceci : « Au lieu de râler, tu ne pourrais pas t’y coller un peu ? Accepterais-tu de réfléchir à la perspective de devenir diacre, envoyé par l’Église au cœur des médias ? » 
    Je suis, je vous l’avoue mes amis, ce soir-là tombé de l’armoire !
    J’ai bien tenté un peu de me défiler. Mais j’ai finalement accepté d’entendre l’appel de mon Église et d’y répondre avec mes pauvretés et mes limites.
    Vingt ans après, je râle toujours – un peu ! – contre les rhumatismes d’une Église qui a encore souvent mal aux articulations avec la modernité. Je la rêve plus miséricordieuse devant les blessures de l’amour, moins cléricale, moins masculine dans sa gouvernance et davantage ouverte aux femmes, moins craintive dans son dialogue avec la culture contemporaine tout en me réjouissant des avancées portées par ce pape courageux et prophétique qui porte si bien le nom du saint pauvre d’Assise !
    Au cours de ces années, j’ai tenté d’habiter ce beau ministère qui est, par excellence, un « ministère du seuil », un point de jonction, de charnière entre l’Église et le monde. 
    Avec facétie, mon ami le père Bruno Chenu me rappelait souvent sa définition du diaconat : « Le diacre est une espèce de... gond ! »
    Le diacre se tient à la porte et veille à ce qu’elle s’ouvre – sans trop grincer ! –, dans les deux sens : sur le monde et sur l’Église…
    Oui, être diacre, c’est être bilingue, c’est accepter de parler la langue des hommes et des femmes de ce temps et la langue de l’Église et de l’Évangile, c’est assumer l’inévitable risque qu’il y a à être un « passeur » entre des univers, des cultures, des mentalités, des vies qui, habituellement, ne se parlent pas beaucoup. 
    J’adhère à cette interpellation d’Albert Rouet, ancien archevêque de Poitiers. « L’urgent n’est pas tant de savoir qui vient encore dans nos églises, mais VERS QUI va l’Église ? » 
    Je crois qu’effectivement le diaconat se joue là : l’Église n’attend pas que des hommes et des femmes qui ne mettent presque jamais les pieds dans nos paroisses en franchissent soudain le seuil. Elle leur envoie des baptisés, parmi lesquels quelques ministres ordonnés, afin qu’ils s’en fassent des amis. A l’heure des replis identitaires où sévit la tentation de l’entre soi, cette amitié avec le monde est plus que jamais nécessaire. 
    On n’annonce pas l’Évangile à une société vis à vis de laquelle on est continuellement en position de défiance… 
    Juste avant la consécration, le diacre verse quelques gouttes d’eau dans le vin du calice et prononce cette phrase lumineuse : « Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’Alliance puissions-nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre humanité ». 
    C’est en effet le rôle du diacre que de venir s’approcher de l’autel pour déverser dans le vin de la Résurrection l’eau à la fois claire et boueuse, pure et impure de l’humanité, cette eau que le Christ recueille entre ses mains et mêle à l’argile pour pétrir l’onguent qui rendra la vue à tous les aveugles nés que nous sommes ! 
    Depuis 20 ans que je suis diacre par la folie d’un appel imprévu, il y eut bien quelques échecs, mais il y eut surtout de grandes joies et d’inoubliables rencontres avec mes amis des médias et du monde littéraire et artistique mais aussi, et peut-être surtout, avec nombre de femmes et d’hommes plus discrets, plus « anonymes » dirait-on mais non pas sans visage ! 
    Ces « gens des rues », croyants ou incroyants, évoqués par Madeleine Delbrêl, que j’ai essayé d’écouter, avec qui j’ai partagé un bout de chemin pour évoquer le sens de la vie, accompagner une souffrance, une maladie, un deuil, préparer un baptême, un mariage ou tout simplement ouvrir, avec pudeur et respect, la seule grande question qui vaille : celle de l’existence de Dieu… 
    Pour vous et avec vous, amis de la paroisse et d’ailleurs, avec la complicité de Sabine et des enfants, en communion avec mon évêque Éric Aumônier qui m’écrivait hier ces mots que je vous partage : « Je m’associe cher Bertrand de tout cœur à cet anniversaire en faisant mémoire de ce que le Seigneur accomplit à travers votre ministère. Le témoignage de fidélité et d’ouverture que vous rendez avec Sabine est un cadeau qui nous est fait… » 
    Également en amicale proximité avec toi, cher Bruno Valentin, à qui je souhaite bon vent dans cette charge épiscopale nouvelle. Et avec vous, mes frères prêtres et diacres, je vais continuer l’aventure. 
    Tenter d’être ce serviteur de la Joie par qui Dieu à quelque chose à vous dire…

    « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange ! »

    Un immense merci à toutes et à tous ! "




    EN FIN DE MESSE les amis et la communauté paroissiale nous ont offert à mon épouse et à moi-même, un temps d'escale au monastère de Bose, magnifique communauté italienne mixte et oecuménique où nous aurons la joie de retrouver notre fidèle ami, le frère Enzo Bianchi !
  • "AIMEZ-VOUS..."

    Méditation pour le 5ème Dimanche de Pâques (Année C) – 19 mai 2019

    J’ai eu, Frères et Sœurs, comme beaucoup d’autres, la grâce de lier amitié avec Jean Vanier qui vient de mourir à 90 ans.

    D’abord en tant que journaliste, j’ai animé avec lui plusieurs soirées de témoignage, réalisé des interviews, des portraits…

    Et plus personnellement, je me suis parfois rendu, pour parler simplement avec lui – de Dieu, de la foi, de la vie et de ses fragilités – dans sa petite maison de Trosly, dans l’Oise, là où a commencé la formidable aventure de l’Arche, là où il a décidé un jour de sortir Raphaël et Philippe, deux personnes handicapées, de ce qu’on appelait encore à l’époque des « asiles », lieux sordides et violents où la dignité des plus fragiles était souvent bafouée…

    Bravant le scepticisme de ceux qui le prenaient pour un rêveur, il a commencé une vie communautaire toute simple avec ses deux compagnons. Puis d’autres sont peu à peu venus et aujourd’hui, quelques 55 ans plus tard, l’Arche compte plus de 150 communautés, présentes dans une quarantaine de pays.

    Lorsque, pour préparer cette homélie, j’ai lu le texte de l’évangile de ce jour et entendu cet appel du Christ : « Comme je vous ai aimé, aimez-vous les uns les autres », j’ai immédiatement pensé à Jean.

    Un homme totalement donné aux autres, attentif aux plus fragiles, profondément amical. Et surtout très humble malgré l’œuvre impressionnante qu’il a fondée.

    Je me suis souvenu d’un grand rassemblement de l’Arche, à Rome. Alors que la foule l’applaudissait à tout rompre, Jean Vanier a posé un geste inattendu : comme s’il voulait détourner les applaudissements, et faire comprendre que la gloire n’était pas pour lui, il s’est agenouillé, devant le Pape, comme il l’aurait fait devant le Christ.

    « Ce qui se vit aujourd’hui dans nos communautés, en France et dans le monde, n’est pas l’œuvre d’un homme, me répétait-il souvent. Nous sommes, comme le dit la Bible, des « serviteurs  inutiles ». Notre seul travail est de nous laisser faire par l’Esprit de Jésus, avec humilité. » 

    Comme le Christ l’a fait lui-même devant ses disciples, Jean s’est souvent agenouillé devant la personne avec un handicap. Un agenouillement physique, mais aussi spirituel. Car pour Jean Vanier, l’agenouillement était la posture même du croyant. Posture du don, du service, posture eucharistique, au sens le plus étymologique du terme. Où il s’agit rien moins que de donner sa vie…

    L’expression un peu obscure du début de notre texte d’évangile : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui » ne veut pas dire autre chose que cet horizon, ce projet de vie : comme le Christ, nous avons à nous laisser façonner par l’Esprit pour « glorifier Dieu », c’est à dire le rendre présent, le donner à voir, faire de notre vie une icône de sa présence…

    Ce commandement nouveau de Jésus : « Aimez-vous les uns les autres », Jean Vanier en aura fait la grande, et pour ainsi dire unique règle de vie des communautés de l’Arche.

    La grande règle de vie de tout disciple du Christ : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres qu’on vous reconnaîtra comme mes disciples » dit Jésus.

    Et il ne s’agit pas, vous vous en doutez bien, d’un amour mièvre, sirupeux, guimauve, dégoulinant de sentimentalisme ! 

    Ne nous trompons pas, Frères et Sœurs : lorsqu’il donne à ses disciples ce commandement nouveau de l’amour des uns pour les autres, Jésus le fait dans un contexte bien particulier : au cours du dernier repas qu’il partage avec eux, juste avant sa passion, alors qu’il vient de leur laver les pieds, alors que Judas est en route pour le trahir, alors que, déjà, plane l’ombre de la croix…

    L’amour que nous propose Jésus n’est pas un simple penchant affectivo-émotif sympathique, variant au grès de notre humeur, de nos sentiments ou de la biochimie de notre cerveau : c’est un choix, une décision, un programme de vie.

    Jésus ne dit pas: « aimez-vous les uns les uns » ou « aimez-vous les autres les autres » ! Il ne s’agit pas de se replier dans le petit club privé de nos amours et de nos amitiés sélectives.  Il s’agit de nous aimer « les uns… les autres », plaçant l’altérité au cœur même de la rencontre, faisant de la terre sacrée de l’autre le lieu même de la révélation de Dieu…

    Aimer l’autre, c’est laisser l’autre être un autre, et rester pour nous radicalement autre.  Ce n’est pas tenter de le réduire au même, ni le contraindre à nous ressembler.

    Tant de caricatures de l’amour nous le présentent comme une grande fusion, un renoncement à être soi… Dire : « Je t’aime à condition que tu renonces à être différent de moi », c’est priver l’autre- que je prétends aimer - de l’accès à lui-même.

    Vous connaissez peut être ce trait d’humour de Sacha Guitry : « Dans le mariage, on nous dit que l’homme et la femme ne feront plus qu’un : la question est de savoir… lequel ?!!! »

    Oui, Frères et Sœurs, c’est à un amour exigeant que nous invite le Christ, avec cette conviction chevillée au cœur que, comme le dit le moine Enzo Bianchi, « l’autre a quelque chose à nous dire de la part de Dieu ».

    A commencer par le plus fragile, le plus pauvre, le plus démuni. Chemin exigeant certes, mais sentier escarpé qui conduit à la joie imprenable.

    « Être humble, me disait encore Jean Vanier lors d’une de nos dernières rencontres, c’est, étymologiquement, être proche de l’humus, de la terre, dans ce qu’elle a parfois d’âpre et de rugueux. Il n’y a pas d’autre chemin pour s’approcher du ciel que de s’agenouiller, comme Jésus lors du lavement des pieds, devant la « terre » humaine des autres. Plus nous nous approchons fraternellement de la « terre » crucifiée des autres, plus nous marchons vers cette terre promise où nous serons sauvés par l’amour. »

    Oui, frères et sœurs, se laisser sauver par le Christ, c’est accepter le détour par l’autre qu’il nous invite à faire. Détour fécond car c’est en l’autre que Dieu nous attend et se révèle. Le visage de l’homme comme épiphanie de l’Éternel…

    « Le chemin vers la paix du cœur, me disait encore Jean Vanier, passe par l’autre, celui qui souffre. Nous sommes inquiets, parfois angoissés parce que nous sommes des hommes et des femmes préoccupés par notre image, notre réussite. Dès que nous osons nous décentrer de nous-même pour tendre la main à l’autre, c’est alors que nous avons le plus de chance de nous trouver, ou de nous retrouver. Je découvre qui je suis en entrant en communion avec l’autre. »

    L’ami Jean racontait souvent cette anecdote  qui le faisait bien rire : lors d’un rassemblement de l’Arche, place saint Pierre, à Rome, Fabio, un jeune handicapé, était allé, le plus naturellement du monde, s’asseoir sur le trône du Pape ! Et le Pape avait souri devant cette initiative si peu protocolaire…

    Si nous voulons, chers amis, comprendre quelque chose à l’amour auquel le Christ nous invite, nous pouvons garder deux images : celle de Jean Vanier à genoux devant le peuple bigarré et joyeux de l’Arche, leur lavant les pieds, comme le Christ.
    Et l’image de Fabio, handicapé fragile et facétieux, s’asseyant… à la première place de l’Église !


    © B. Révillion
  • TROIS TENTES...

    Méditation pour le 2ème dimanche de Carême Année C 17 mars 2019




    Comme vous, sans doute, je me suis souvent demandé ce qu’ont « réellement » bien pu voir Pierre, Jacques et Jean sur cette montagne que le Christ les a invités à gravir ?

    Oui, qu’ont-ils vu qui les a tant bouleversés ?

     Mystère !

    Ce qui est certain, c’est qu’ils ont fait ce jour-là une expérience spirituelle tout à fait exceptionnelle.

    Contemplons la scène…

    L’événement se déroule sur une « montagne ». Attention, premier indice ! Lorsque la Bible situe une scène sur une montagne, il ne s’agit pas d’une simple précision topographique. Il s’agit souvent de nous alerter, de nous prévenir qu’une parole importante va être prononcée, qu’un geste important va être posé…

    Songeons à Moïse sur le mont Sinaï, à Elie sur l’Oreb, au Christ lui-même sur le mont des Béatitudes…

    Notre passage d’Évangile précise également que les disciples sont « accablés de sommeil ». Attention, deuxième indice  ! C’est souvent de nuit, par des songes, que Dieu vient murmurer à l’oreille du cœur de grandes vérités et d’impérieux appels…

    Rappelons-nous l’épisode de la vocation du jeune Samuel, pensons aussi à Joseph à qui l’ange parle…

    En donnant tous ces détails, Luc, en bon pédagogue, nous avertit : ce qui se déroule ici sur cette montagne est d’une extrême importance.
    En « apparaissant » aux côtés de Jésus, Moïse symbolise la Loi et Elie, les prophètes. Autrement dit, c’est toute l’histoire de la Révélation qui est donnée à relire, dans un raccourci saisissant.

    Cette « vision » vient annoncer aux disciples ce qu’ils n’osaient espérer : cet homme nommé Jésus, ce Rabbi avec qui ils cheminent, cet enfant de Nazareth, est bien le Fils de la Divine Promesse, le Messie tant attendu !

    Le cœur brûlant de joie, les disciples sont pris d’un réflexe bien humain : « dressons trois tentes », lance Pierre avec ferveur, sans se rendre compte qu’il vient de proférer une grosse bétise.

    « Plantons trois tentes », autrement dit restons ici sur cette montagne, près du « ciel », loin du monde, confortablement éloignés de ses blessures, de ses appels au secours, et de la Passion qui, déjà, s’annonce…

    Oui, tentation bien humaine de nous replier dans une pratique religieuse qui nous ferait fuir le monde.
    La prière comme mol édredon !
    La foi vécue comme repli, bien à l’abri des complexités de la modernité.
    Croire pour se « tirer » en douce d’un monde qui nous inquiète, faire de l’Église une citadelle aux portes verouillées, une contre-société, une contre-culture, une sorte de château cathare planté au plus loin de la vie des hommes et des femmes de ce temps, et de leurs appels…

    Mais, notre passage d’Évangile n’y va pas par quatre chemins et nous alerte clairement :
    « Planter trois tentes », c’est… se planter !

    Oui « se planter », se tromper, s’égarer spirituellement.

    Rester sur la montagne, c’est ne rien comprendre à l’appel du Christ. Car une expérience spirituelle qui nous ferait rêver d’une vie hors du monde, ne serait tout simplement pas chrétienne !

    « La religion n’est pas quelque chose pour jouir d’un petit coin tranquille » disait Édith Stein…

    Il n’y a pas d’agenouillement possible devant le saint sacrement, sans, du même mouvement, agenouillement devant nos frères et sœurs, et d’abord celles et ceux qui souffrent.

    Dans l’hostie, la présence au monde est l’autre face de la présence réelle…

    La vie spirituelle chrétienne ne peut être qu’un perpétuel mouvement de montée et de descente, d’ascension et d’enfouissement.

    Il nous faut allier « lutte et contemplation » disait Frère Roger de Taizé.

    Le seul chemin qui s’offre à nous pour nous approcher du « Très Haut » est de marcher à la suite du « Très Bas », au plus près des combats humains.

    Oui, il nous faut allier prière et action, intériorité et engagement, lutte et contemplation.

    En christianisme, on ne monte sur la montagne que pour mieux en redescendre. L’Église n’est vraiment l’Église, non pas à l’écart, mais au cœur du monde.

    A la fin de la messe, il ne nous est pas dit : « restez ici, bien au chaud, dans la paix du Christ » mais « allez porter cette paix au cœur du monde ».

    Le premier oratoire où le Christ nous attend, c’est l’homme !

    Certains mystiques décrivent la vie spirituelle comme une échelle ; non pas une échelle que l’on monte, mais qu’il nous faut descendre, degré après degré, vers toujours plus d’humilité, à raz de terre, au plus proche de la vie des hommes, même si l’ombre de la croix y plane.

    C’est sans aucun doute au mont du Golgotha que le Christ fut le plus haut…

    Alors, retenons de cette scène de la Transfiguration, trois enseignements de carême :

    -       Premièrement, prenons, à l’invitation de Jésus, le temps de nous mettre à l’écart sur la « montagne ». Ne craignons pas de nous abstraire un peu du quotidien, pour aller prier avec le Christ.

    -        Deuxièmement, laissons le Christ nous réveiller, comme il l’a fait avec ses disciples, nous tirer de toutes nos léthargies spirituelles et purifier notre foi, souvent tentée par la peur et le replis.

    -       Enfin, notre foi revivifiée, écoutons-le nous inviter à ne pas nous installer, mais à redescendre dans les vallées humaines où nous avons à offrir aux hommes et aux femmes de ce temps, nos visages transfigurés par la joie de la foi.

    Oui soyons persuadés, quelles que soient nos errances et nos doutes, quelles que soient les « nuits obscures » que traverse l’Église, qu’elle brille déjà sur nos visages la douce lueur de Pâques !

    © Texte B. Révillion / Image "Christ priant" Arcabas






  • L’AVENT, CE MÉTIER À TISSER LA LUMIÈRE…


    Méditation pour le 1er Dimanche de l’Avent – Année C – 2 décembre 2018


    « Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots… »

    «  Les  puissances des cieux seront ébranlées… »

    « Les hommes mourront de peur… »

    A entendre le récit apocalyptique que nous fait saint Luc, nous pourrions nous demander si l’évangéliste n’a pas été puiser son inspiration  au Journal de 20 heures, ou en lisant les prédictions glaçantes de la COP 21 ou 24 !

    Comment, en effet, ne pas être frappés par les similitudes avec l’actualité qui, chaque jour, se fait l’écho des fracas de la planète :

    les mers et les ouragans qui se déchaînent,
    le feu qui consume des villes entières,
    la pollution et le réchauffement climatique qui, chloroformés par le déni des puissants, tuent massivement,
    tant de réfugiés, hommes, femmes et enfants, jetés sur les routes de l’exode qui viennent agoniser aux pieds des murs d’indifférence que les pays repus dressent, pierre après pierre, devant leur espérance de survie…

    C’est comme si la vieille bagnole de l’humanité fonçait à tombeaux ouverts vers le ravin de la fin du monde, sans que le pilote daigne regarder la route ou appuyer sur le frein.
    Sans que les passagers du chauffard sourd et aveugle ne se rendent compte qu’à chaque embardée la carriole folle écrase celles et ceux qui tentent de lui faire signe sur le bord de la route…

    Comme si, inexorablement, l’histoire se répétait.
    Comme si, une fois encore, la porte de l’auberge claquait, comme il y a 2.000 ans, à la figure du pauvre et du fragile.
    Comme si les locataires de cette auberge barricadée se croyaient à l’abri, bien au chaud et peinards, alors que la « maison commune » de notre terre se lézarde de toute part… 

    Peut-être, chers amis, pensez-vous que je m’égare, que ce n’est pas le sujet, que nous sommes loin de l’Avent dans lequel nous entrons aujourd’hui ?

    Mais que serait notre marche vers Noël si elle ne se faisait pas au plus près de l’humanité fragile, au plus proche du quotidien, souvent difficile, de tant d’hommes et de femmes ?
    Quel sens y aurait-il à chanter la Nativité si nous ne nous faisons pas accoucheur d’espérance auprès de celles et ceux dont l’espoir s’essouffle  dans le raide escalier de leurs vies bouleversées ?

    Notre paroisse nous invite à inventer cette année de nouveaux sentiers de mission.

    Vivre la mission, ce n’est pas d’abord partir, étendard à la main, tenter de convertir et de ramener les gens dans nos églises. C’est d’abord se faire écoute de ce qui  fait leur vie, leurs joies, leurs soifs, leurs doutes.

    Être « missionnaire » c’est, d’abord et avant tout, « écouter la  différence » ! Aller vers l’autre, non pas pour que l’autre cesse d’être un autre et nous ressemble, mais pour s’enrichir mutuellement de nos différences.

    Et chercher ensemble la route vers un peu plus de clarté.

    Les peintres, lorsqu’ils tentent de représenter le mystère de la naissance du Christ, font se côtoyer, dans un ardent combat, la lumière et la nuit.
    Les plus talentueux nous font sentir combien la lutte est rude entre la fragile clarté de l’espérance naissante, et l’obscurité drue qui voudrait avaler la flammèche de vie.

    Vivre l’Avent, c’est participer de toutes nos forces à ce combat entre le crépuscule et l’aube, la pesanteur et la grâce.

    Un combat certes spirituel où la prière régulière nous donnera l’énergie nécessaire. Mais un combat aussi très concret, au plus près des luttes pour la dignité humaine et la sauvegarde de notre planète, alliant, dans une même pugnacité urgence de justice sociale et urgence écologique.

    Prions pour que, dans notre marche vers Noël, nous laissions le Christ qui vient, faire de nous des messagers de cette « parole de bonheur » qu’évoque le prophète Jérémie.
    Que lorsqu’il viendra y naître, l’enfant de la divine promesse trouve un peu de place dans l’auberge de notre cœur !

    Oui, « redressons-nous et relevons la tête » pour – en nous et autour de nous – faire advenir cette « homme debout »qu’évoque l’évangile.


    Mettons les nuits obscures des hommes sur ce grand métier à tisser la lumière qu’est l’Avent…


    (C) B.RÉVILLION
  • Il suffit d'aimer !

    Homélie 17 juin 2018 - 11ème TO B

    Une fois encore, Frères et Sœurs, Jésus tente d’expliquer à la foule, ce qu’est ce mystérieux « Royaume de Dieu » qu’il annonce.
    Et une fois encore, face à un auditoire majoritairement inséré dans une société rurale, il va, avec pédagogie, puiser ses images dans la nature et le monde agricole.

    Avec la graine de moutarde, il trouve une métaphore qui frappe son auditoire.
    Tout le monde sait, à l’époque, qu’il s’agit d’une minuscule graine, tellement petite qu’elle vous file entre les doigts.
    Une semence étonnante qui une fois germée donne vie à l’une des plus grandes plantes du potager.
    Genre « baobab » au rayon légumes !

    Voilà une image qui parle immédiatement à la foule, quitte à heurter une part de l’assistance. Car, avec cette parabole, le Christ va à contre courant de la mentalité ambiante.

    Quelle est la situation ?

    Le peuple juif vit depuis des années sous occupation romaine.
    Il est humilié et attend un libérateur, une sorte de chef de la résistance qui va enfin écraser l’ennemi et bouter l’envahisseur hors des frontières.
    Ce Messie tant espéré doit selon eux enfiler le costume d’un chef de guerre.
    Et voilà que ce Jésus de Nazareth surgit à pieds avec son minuscule bataillon de disciples non violents et prêche l’amour et le pardon des ennemis !
    Voici qu’il évoque un combat plus spirituel que militaire et qu’il refuse de prendre la tête de la sédition contre Rome.

    Le Dieu des armées s’avère n’être qu’un Dieu désarmé !
    Un Dieu à mains nues…
    Un Dieu non pas tout puissant mais apparemment fragile comme cette fameuse graine de moutarde.
    Un « sauveur » qui – scandale absolu – finira par mourir comme un malfrat cloué au gibet de la croix.

    Voilà qui choque une partie de l’assistance.

    Ce n’est pas la première fois qu’existe ce quiproquo entre Dieu et le peuple.
    Vous vous souvenez de l’épisode d’Elie sur la montagne de l’Horeb.
    L’idée que ce grand prophète se fait alors de son Dieu, lui fait penser qu’il va se révéler à lui de manière éclatante.
    La Bible nous raconte qu’Elie pense que Dieu se manifeste d’abord par un vent violent mais, nous dit le texte, « le Seigneur n’était pas dans le vent ».
    Puis Elie croit saisir la présence de Dieu dans un tremblement de terre ; mais, nous dit encore le texte, « le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ».
    Puis surgit le feu où Dieu n’est pas non plus.

    Alors le prophète Elie opère une conversion du regard et du cœur. Il modifie sa conception même de Dieu. La Bible précise que surgit alors « le souffle d’une brise légère » et immédiatement Elie comprend que cette fois, il se trouve en présence de son Seigneur.

    Oui, l’image qu’il se fait de Dieu est soudain modifiée, convertie. Non plus un Dieu tonitruant, écrasant et vengeur, mais un Dieu discret, doux qui se manifeste dans « une voix de fin silence ».

    Avec sa parabole de la graine de moutarde Jésus amène la foule à opérer la même conversion.
    Et il nous invite, nous aussi aujourd’hui, à purifier l’image que nous nous faisons de Dieu.

    Nous aimerions tant croire en un Dieu « magicien » qui nous dispenserait d’avoir à traverser les douloureuses blessures de l’existence, un Dieu « jupitérien » qui s’imposerait une bonne fois pour toutes et nous dispenserait des détours sinueux du doute, un Dieu fort dont l’existence s’imposerait à tous comme une évidence quasi scientifique, un Dieu en tête de manif écrasant les scores de l’audimat !

    Mais Dieu ne s’impose pas.
    Voici que le « Très Haut » se fait « Très Bas ».
    Un Dieu qui se révèle dans la faiblesse.
    Un Dieu qui choisit Moïse, un homme bègue, comme porte-parole ! Un Dieu qui choisit un couple stérile, Abraham et Sara, pour porter l’espoir d’une descendance nombreuse.
    Un Dieu qui fait naître son propre Fils dans l’obscurité d’une étable…

    Un Dieu qui décidément ne correspond pas à l’idée qu’on se fait de lui !

    Oui, Frères et Sœurs, nous sommes sans cesse invités à convertir notre image de Dieu.
    Un Dieu qui se révèle à nous lentement, avec patience, dans l’humilité et la discrétion.
    Comme cette graine de moutarde qui, secrètement, se prépare à faire germer l’arbre du Royaume en notre cœur.
    La foi consiste à croire  que Jésus est à la fois le semeur et la graine et que sa Parole va lentement germer en nous.
    La foi consiste à ne pas faire obstacle à cette lente germination spirituelle commencée en nous le jour de notre baptême.

    Cette graine de moutarde m’a fait penser à la belle aventure menée par sœur Emmanuelle dont nous ferons mémoire du 10ème anniversaire de la mort le 20 octobre prochain.

    A l’heure où d’autres prennent le chemin de la retraite, cette religieuse de caractère a entendu, un peu comme le prophète Elie, Dieu l’appeler discrètement à s’engager dans un pari fou :
    aller vivre en plein cœur d’un bidonville au Caire, aux côtés des chiffonniers.
    Renonçant au confort de son couvent où elle avait enseigné aux jeunes filles de la bourgeoisie pendant des années, elle s’est installée, à 60 ans, dans une minuscule cabane sans eau ni électricité.  
    Comme une graine fragile, elle a accepté de s’enfouir dans le terreau de la misère. Elle n’est pas arrivée avec un projet, des plans, une solution occidentale toute prête : elle s’est mise à vivre simplement, fraternellement aux côtés des chiffonniers.
    Et cet enfouissement à germé et donné du fruit au delà de toute espérance.

    J’ai eu la grâce de bien connaître sœur Emmanuelle. Je crois que nous étions amis. Quelques temps avant sa mort, j’ai été la voir dans sa maison de retraite à Calian, dans le sud de la France. Elle était dans l’extrême fatigue du grand âge mais gardait intacte sa formidable joie. Elle me raconta à nouveau combien c’est au cœur de ce bidonville qu’elle avait été la plus heureuse découvrant au cœur de la pauvreté une immense fraternité.

    Elle me confia que la vie spirituelle ressemble à une échelle et m’avoua qu’elle avait longtemps cru que cette échelle, il fallait la gravir, degrés après degrés. Comme on passerait des diplômes pour devenir un bon chrétien.  « Et puis un jour j’ai compris que j’avais tout faux ! Cette échelle, il faut, non pas la monter, mais la descendre pour s’enfoncer un peu plus chaque jour dans l’humilité, se rendre enfin docile à l’action de l’Esprit en nous, laisser la grâce de notre baptême agir ».

    Juste avant de repartir, je lui ai demandé le secret de sa joie.
    Elle m’a pris les mains, m’a fait un large sourire et m’a dit : « C’est tout simple, Bertrand. Il suffit d’aimer ! »


    Yallha !

    (c) Bertrand Révillion
  • Quel est ce désert du Carême ?



    A quelle « traversée » sommes-nous donc invités ?
    Quel « combat » avons-nous à mener et contre « qui » ?
    Jésus se retire quarante jours au désert après le baptême de Jean dans les eaux du Jourdain.
    Géographiquement, les deux lieux sont voisins.
    Comme si, au seuil de sa vie publique, avant de se mettre à parler et à guérir, Jésus devait faire un détour, traverser les eaux rêches et sèches d’un autre « baptême ».
    Un baptême de
    feu, de lutte, de faim et de soif.
    Comme si la fécondité de sa parole dépendait de cette traversée brûlante.
    Comme si, pour murir, sa vocation devait d’abord s’enfouir dans l’aridité rude du désert… « Si le grain ne meurt… »
    Luc nous dit que Jésus fut, « pendant 40 jours, tenté par le diable ».
    En grec, « diabolos » se traduit par « diviseur ». Le « diabolos » est ce qui nous divise.
    Il y a bien sûr, les divisions entre nous, dans nos vies sociales, familiales, conjugales, amicales, professionnelles, ecclésiales…
    Mais il y a peut-être d’abord ces « divisions » à l’intérieur de nous, ce cœur divisé, partagé, blessé qui nous fait dire, si souvent, avec saint Paul :
    « Ce que je veux, je ne la fais pas ; et ce que je ne veux pas, je le fais ».
    Oui, notre cœur est si souvent divisé, partagé entre des désirs contradictoires :
    - nous voudrions aimer mieux, mais nous ne nous donnons pas les moyens de changer.
    - nous voudrions être davantage solidaires des plus fragiles, mais nous ne bougeons pas, ou si peu.
    - nous voudrions prier plus souvent, mais ne laissons pas de place à Dieu dans notre quotidien.
    C’est à cela que nous convie le désert de Carême : lutter contre nos divisions et tiraillements intérieurs, ce « diviseur » qui nous sépare de nous-même, essayer d’unifier notre désir, purifier nos faims et nos soifs si souvent cantonnées dans l’avoir, si peu ouvertes à l’être.
    Oui, le temps du désert, c’est le temps du désir. Un temps où nous prenons le temps d’écouter enfin cette « voix de fin silence » qui, en nous, nous appelle à devenir qui nous sommes. A répondre enfin à la vocation de notre baptême.
    Le temps du Carême, c’est le temps où nous avons à travailler à notre libération et à notre unification.
    On dit d’un homme sous l’emprise du diable, qu’il est « possédé ».
    Eh bien, le Carême, c’est le temps de la dépossession où nous avons à couper, élaguer, émonder toutes ces chaînes qui nous empêchent de faire en nous l’unité.

    Nous voici invités par l’Esprit à purifier notre désir :
    - Qu’est-ce que je veux vraiment faire de ma vie ?
    - Qu’est-ce qui est vraiment essentiel pour moi ?
    - Qu’est-ce qui entrave ma marche vers cet essentiel ?
    - Que me faut-il changer pour répondre mieux, plus fort, plus vrai, à l’appel de l’Évangile ?

    L’appel du désert est en fait un triple appel :

    D’abord appel à la solitude. Impossible de mener un fécond discernement spirituel si nous ne prenons pas régulièrement des temps de solitude. Des moments où nous abandonnons notre personnage social, où nous ne nous définissons plus par notre métier, nos engagements, notre CV… Un temps où nous nous confrontons à la nudité de notre être. Le désert du Carême nous invite à cette solitude qui nous permettra, au sens fort de l’expression de « nous retrouver », de nous trouver à nouveau. Alors nous pourrons découvrir que cette solitude est « habitée ». Qu’en fait, nous ne sommes pas seul, mais sous le regard de la Divine Présence et que seul, ce regard de Dieu peut nous offrir notre identité véritable.
    Le désert est aussi appel au silence. Impossible d’entrer en secret dialogue avec nous-même, impossible d’entendre, en nous, les murmures de l’Esprit, si nous ne plongeons par régulièrement dans le silence. Il nous faut rompre chaque jour avec le bruit du quotidien, refermer un instant la porte sur le vacarme trépidant de notre « modernité », fermer le poste, couper le wifi permanent de nos préoccupations, pour laisser Dieu nous parler à l’oreille du cœur. Car Dieu ne parle que si nous commençons par nous taire devant Lui.« Se taire, disait Madeleine Delbrêl, ce n’est pas ne rien dire, c’est mettre toutes les puissances de son âme à écouter… »
    Le désert est enfin appel à la faim et à la soif.  Impossible de laisser se creuser en nous la faim de Dieu, si nous sommes sans cesse comblés et repus par cette consommation frénétique dont le Pape François dit dans son encyclique combien elle nous conduit droit dans le mur. Comme dit la chanson de Souchon : « On nous fait croire, que le bonheur c’est d’avoir, de l’avoir plein nos armoires, dérisions de nous, dérisoires… » Oui, frères et sœurs, le désert du Carême est aussi appel à la dépossession, à la sobriété bienheureuse sans laquelle ne renaîtra pas en nous la faim d’avoir faim du seul pain qui rassasie et met en route vers toutes les faims et les urgences humaines.
    A l’entrée du Carême, saint Bernard ne formulait qu’un vœu à ses moines : « Retrouvez la joie du désir spirituel ».
    Je vous souhaite, je nous souhaite de nous laisser envahir par cette joie !  Entrons dans ce temps du désir qu’est le désert du Carême avec comme horizon de laisser l’Esprit unifier notre cœur. Et d’y semer la miséricorde.
    Laissons Dieu devenir Dieu en nous.
    Alors le monde, autour de nous, se réchauffera.

    (c) Bertrand Révillion

  • JEAN D'ORMESSON : "J'ESPÈRE TELLEMENT QU'IL EXISTE !"



    Nous avions lié une relation amicale et confiante. J’aimais aller chez lui où nous ne parlions pratiquement à chaque fois que de Dieu ! Jean d’Ormesson se définissait comme un “agnostique catholique”, manière pudique de dire qu’il se tenait sur le bord du mystère, réfractaire à toute certitude spirituelle. En tremblant, je lui avait adressé mon roman “Dieu n’y peut rien - Tempête en Chartreuse” (cerf) et de sa belle écriture, il m’avait encouragé. C’était un grand homme, pétillant, drôle, libre et mystique. Comme tant de ses amis, je suis triste de le voir partir. Peut-être “sait-il” enfin si Dieu existe ?


    Voici le dernier entretien que nous avons réalisé ensemble, dans son jardin... C’était en novembre 2014 pour la revue “Prier”.


    -       Bertrand Révillion : Vous vous êtes souvent présenté, Jean d’Ormesson, de manière un peu paradoxale, comme un « catholique agnostique ». A la lecture de votre dernier livre, « Comme un chant d’espérance », j’ai l’impression que votre doute à l’égard de l’existence de Dieu a sensiblement fondu !

    -       Jean d’Ormesson : Le christianisme m’émerveille. Cette idée selon laquelle Dieu se fait homme est tellement grande, époustouflante, unique que l’homme n’a pas pu la trouver tout seul ! Il faut être Dieu pour imaginer l’incarnation, un Dieu qui vient vivre, respirer, aimer, souffrir au cœur de nos faiblesses humaines. Je suis donc, si je puis dire, irrémédiablement catholique ! Et je sais que je mourrai catholique. Quant au doute que vous évoquez, je crains qu’il ne me taraude encore un bon moment !

    -       Expliquez-moi…

    -       Nos mots ne peuvent pas dire grand chose de Dieu. Notre langage ne peut pas l’enfermer dans une définition. Il est toujours « autre chose » que tout ce que nous pouvons connaître. Nous sommes plongés dans l’espace et le temps, il est dans l’Éternité. Impossible aux hommes de se faire la moindre idée  du néant, de l’infini et de Dieu. Autrement dit, je peux espérer que Dieu existe mais je ne peux pas le savoir. La foi échappe à toute certitude. Toute « preuve » de l’existence de Dieu est illusoire. Alors, il nous faut choisir entre le néant travaillé par le hasard et Dieu. Et s’il faut parier, je choisis Dieu.

    -       Sans savoir s’il existe vraiment…

    -       Je ne peux par vous dire que je sais que Dieu existe. Je peux à peine vous dire que je crois qu’il existe. Ou alors, il faut bien entendre le mot croireavec toute l’incertitude qu’il contient. Croire, ce n’est pas savoir, un croyant n’est pas un savant. Être croyant, c’est accepter une marge d’incertitude. Même Mère Teresa, à la fin de sa vie, n’osait plus trop affirmer sa foi, plongée qu’elle était alors dans le doute. Peut-être suis-je aujourd’hui moins dans le doute, mais je n’en sais pas davantage. La foi est la forme de mon espérance !

    -       Ce Dieu que vous « choisissez », il est créateur ?

    -       Je n’arrive pas à imaginer que notre monde, que la vie, que l’univers soient le fruit du hasard et de la nécessité. Alors, oui, je crois en un Dieu créateur. C’est une croyance, pas un savoir. Comment Dieu est-il créateur ? A quel « moment » intervient-il ? Je n’en sais absolument rien ! Nous ne pouvons rien savoir de ce qui « est » - ou « n’est pas » -  avant le Big bang ni de ce qui « est » - ou « n’est pas » - après notre mort. Est-ce le néant ? Est-ce l’éternité ? C’est comme si nous étions confrontés à deux murs infranchissables. Comme je l’écris dans mon livre, « si l’univers est le fruit du hasard, si nous ne sommes rien d’autre qu’un assemblage à la va-comme-je-te-pousse de particules périssables, nous n’avons pas la moindre chance d’espérer quoi que ce soit après la mort inéluctable. » C’est le choix que font nombre de nos contemporains. Un choix qui tente d’assumer courageusement l’absurde. Moi, je crois – où plutôt j’espère – que Dieu est à l’origine de l’univers. Entre l’absurde et le mystère, je choisis le mystère. Je crois qu’il y a, à l’origine, un esprit, une volonté, un « plan ». Aristote aurait évoqué une « cause première ». Je vois trois moments majeurs dans la création : le big bangoriginel, l’apparition de la vie, puis celle de la pensée. La création est une histoire fantastique.

    -       Qu’est-ce qui vous fait pencher vers cette… hypothèsed’un Dieu créateur ?

    -       Sans doute mon tempérament, mon goût du bonheur, aussi ma crainte farouche du désespoir. Mais la raison fondamentale est que je n’arrive tout simplement pas à imaginer que l’univers soit le fruit du hasard. Impossible ! J’ai un grand respect pour celles et ceux qui se disent athées. Mais l’athéisme me semble une position intenable, insensée. « L’insensé dit en son cœur : il n’y a point de Dieu » chante le psaume 14. De même que nous ne pouvons pas dire, de manière quasi scientifique, qu’il y a un Dieu, de même nous ne pouvons pas affirmer qu’il n’y a pas de Dieu. Nous n’en savons strictement rien ! Vous connaissez cette blague d’un rabbin : « Ce qu’il y a de plus important, c’est Dieu : qu’il existe, ou qu’il n’existe pas » !

    -       Donc, de ce Dieu, vous ne pouvez rien dire ?

    -       Le seul qui puisse me dire, nous dire, quelque chose de Dieu, c’est Jésus. Lui seul sait, lui seul est le chemin que nous pouvons emprunter, la porte que nous pouvons franchir pour nous approcher de Dieu. Et que nous dit-il ? Deux points essentiels : Dieu est amour et Dieu à besoin de l’homme pour aimer.

    -       Qu’avez reçu du catholicisme de votre famille ?

    -       Ma mère était très croyante, pieuse, catholique romaine. Mon père, issu d’une famille marquée par le Jansénisme et la Philosophie des Lumières était sans doute un peu plus à distance, bien que pratiquant. Un jour, alors que j’étais encore enfant, je l’ai entendu prononcer cette phrase très étrange dans le milieu qui était le nôtre : « Est-ce que Dieu existe ? Personne n’en sait rien » ! Je crois être resté l’héritier de cette forme de doute, à mes yeux plutôt fécond…

    -       Vous écrivez : « Je crois en Dieu parce que le jour se lève tous les matins… »

    -       … et parce que je me fais une idée de Dieu dont je me demande d’où elle pourrait bien venir s’il n’y avait pas de Dieu !

    -       Ce Dieu, vous en parlez beaucoup dans vos livres…

    -       C’est la seule question vraiment importante ! Il n’y en pas d’autre…

    -       Mais, Jean d’Ormesson, Lui parlez-vous ?

    -       Au cours de ma vie, j’ai eu le sentiment, peut-être à tord, qu’Il me parlait assez peu. Mais je ne lui en ai jamais voulu de ce silence. Sans doute n’ai-je pas su, malgré mes efforts, tendre suffisamment l’oreille.

    -       Ce n’était pas tout à fait ma question !

    -       Est-ce que je Lui parle ? Vous me posez la redoutable question de la prière. Est-ce que je prie ? Oui. Peut-être, à certaines heures, le travail de création littéraire peut-il s’assimiler à une forme de prière. J’écris beaucoup « sur » Lui, ou plus exactement « à cause de Lui ».  Parfois, une fraction de seconde, je me dis : « j’ai enfin compris », puis le brouillard retombe. J’espère de tout mon cœur et de toute mon âme que Dieu existe. C’est peut-être ma manière de prier. J’ai adressé mon livre à un dominicain que m’avait signalé une amie, avec cette demande, à la fin de la dédicace : « Priez pour moi ». Ce dominicain m’a répondu par une lettre admirable. Et il a ajouté ces mots : « Vos livres sont une prière ».

    -       Vous citez souvent la fameuse question du philosophe Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ? »…

    -       C’est une question abyssale. Pourquoi notre univers est-il sorti du néant ? Et d’abord, sommes-nous certains qu’il s’agissait d’un « néant » ? Y avait-il « quelque chose » avant le Big bang, il y a plus ou moins quatorze milliards d’années ? A partir d’une tête d’épingle infiniment plus petite qu’un grain de sable, par une explosion d’une température et d’une densité inimaginable, l’espace est sortit du néant pour entrer dans une phase d’expansion qui continue encore aujourd’hui. Avec l’espace, c’est le temps qui apparaît. Alors naissent les galaxies, les étoiles, la terre. Puis, hautement improbable, apparaît la vie. Et avec elle l’amour, la pensée, l’art, Bach, Chateaubriand, les Confessions de saint Augustin… Comment affirmer que tout cela n’est que le fruit hasardeux d’une gigantesque partie de dès ? « Dieu ne joue pas aux dès », disait Einstein.

    -       Que répondez-vous à la question de Leibniz ?

    -       Eh bien, en balbutiant devant cet insondable mystère, je suis porté à croire qu’il n’y a qu’une seule réponse possible. S’il y a effectivement « quelque chose, plutôt que rien », c’est parce que Dieu a distingué le tout du rien. Sa création consiste à tirer le monde et la vie du néant infini et de l’éternité du rien !

    -       Création où Il reste mystérieusement présent ?

    -       C’est là que surgit cette fantastique révolution du christianisme. Dieu se fait homme, il envoie son fils rejoindre notre humanité et annonce un Dieu d’amour. C’est incroyable, fabuleux cette idée de l’incarnation ! Un Dieu qui nait d’une femme, qui vit la vie d’un homme, qui traverse la souffrance et la mort comme tout homme. Il faut être Dieu pour oser une telle idée ! Par le Christ, nous pouvons enfin approcher un peu l’identité de Dieu : il est l’amour. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé ». « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » Et encore « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; soif, et vous m’avez donné à boire… » Voici que le royaume de Dieu est au milieu de nous. Voici le chemin qui nous est indiqué par le Fils de l’homme : la seule façon d’aimer Dieu est de servir les hommes. Dieu se fait homme pour que l’homme tente de se hisser à hauteur du divin. L’incarnation divinise l’humanité. S’il nous est impossible de connaître Dieu, ni de l’imaginer, ni de le concevoir, nous pouvons nous en faire une petite idée à travers  l’homme, grâce au visage de l’homme, grâce à l’amour de l’homme. S je suis catholique, c’est parce que, au cœur de la foi chrétienne, est inscrit cette vérité : Dieu est amour.

    -       Vous écrivez encore : « Je suis de ceux qui croient qu’il est très beau mais très difficile et assez désespéré d’aimer les hommes sans aimer Dieu. »

    -       Croire en Dieu, c’est croire qu’il y a quelque chose au-dessus de nous qui nous pousse à aimer les hommes au lieu de les détester.

    -       Parce qu’au travers le visage de l’homme, c’est celui de Dieu qui se dessine ?

    -       Oui. J’ai été malade. J’ai eu à affronter la souffrance. J’ai vu des médecins extraordinaires se lever la nuit, ne pas compter leurs heures, tenter patiemment d’apaiser la douleur, se trouver impuissant face à la mort inéluctable. Parmi eux, certains m’ont confié leur athéisme, leur certitude que Dieu n’existe pas, qu’il faut, vaille que vaille, se débrouiller chaque jour face à l’absurdité de l’existence. Je les admire. Je ne sais pas comment ils font.

    -       Croire apaise-t-il d’une quelconque façon la souffrance ?

    -       Non. La douleur est sans aucun doute aussi vive chez le malade croyant et chez le patient athée. Le mal et la souffrance ont-ils un sens ? Cette question n’en finit pas de nous tourmenter.  Si sens il y a, il nous échappe totalement. Dieu seul sait.

    -       La mort du Christ en croix…

    -       Une folie absolue. Le Fils de l’homme vient totalement rejoindre notre humanité dans sa fragilité. Lorsque nous naissons, nous entrons dans le temps, ce qui signifie que déjà nous nous approchons de la mort. Le Christ partage avec nous cette finitude. Il se dépouille de sa toute puissance, et balaie ainsi toutes les fausses idées que nous nous faisons de Dieu. Le message de Jésus est sublime.

    -       Sa Résurrection…

    -       Je l’espère mais je n’en sais rien. Je reste souvent au bord du tombeau du Vendredi saint. La « certitude » du matin de Pâques m’échappe la plupart du temps...

    -       Qu’est-ce qui demeure noué…

    -       J’ai un peu de difficulté avec la Résurrection de la chair. J’avoue ne pas y comprendre grand chose même si je pense que, mystérieusement, une part de nous-même, de notre être demeure après la mort. La grande question n’est pas de savoir si l’éternité existe. Hors de l’espace et du temps, il y a forcément une forme d’éternité. Ce qui est compliqué, c’est de savoir si cette éternité est vide, emplit du seul néant, ou si au contraire, elle est « habitée » par ce Dieu infiniment aimant dont j’espère tant qu’il existe.

    -       Interrogé sur ce qui se passe après la mort, le philosophe Paul Ricoeur écrit : « Rien ne m’est du. Je n’attends rien pour moi, je ne demande rien. J’ai renoncé – j’essaye de renoncer –  à réclamer, à revendiquer. Je dis : Dieu, tu feras ce que tu veux de moi. Peut-être rien. J’accepte de n’être plus… »

    -       C’est magnifique. Je m’y retrouve assez bien. Un autre philosophe, Vladimir Jankélévitch disait ceci : « Vivre est éphémère. Mais le fait d’avoir vécu cette vie est un fait éternel. » Pour le dire autrement  avec saint Paul, « l’amour ne passera jamais ». L’amour, que nous avons donné et reçu, l’Éternité en garde mémoire pour toujours. « S’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre retentissant, qu’une cymbale qui résonne… »

    -       Cette foi chrétienne…


    -       … je la cherche, plus que je ne la possède. Je crois que je la cherche depuis toujours. Incapable d’être athée, je me range plutôt dans la catégorie des croyants mais je crains être encore cet « agnostique catholique » un peu bizarre que vous évoquiez à l’orée de notre conversation. Il faudra bien que je règle ce problème avant de mourir. Cela commence à devenir urgent ! Je préfère, au mot « foi », celui d’espérance. J’ai une irrépressible espérance que Dieu existe et qu’il nous aime. Je vais vous avouer quelque chose : en fait, je pense à Dieu sans cesse ! Vous connaissez l’histoire de cette religieuse, très croyante, fervente et engagée corps et âme. On lui demande quelle serait sa réaction, si, après sa mort, elle découvre que Dieu n’existe pas. La sœur réfléchit un court instant puis lance : « Eh bien, je Lui dirai qu’Il a tord ! Et que je l’aime quand même…»



  • "DÉSOLÉ : C'EST COMPLET !"

    Méditation pour 1er Dimanche de l’Avent B – 3 décembre 2017




    L’évangile de ce 1er dimanche de l’Avent nous invite à la veille, à la vigilance…

    Nous sommes appelés, dans cette marche vers Noël qui s’ouvre devant nos pas, à sortir vigoureusement de notre torpeur.  

    Tant de préoccupations, de soucis, de prétendues priorités, de « divertissements » (au sens ou Pascal utilisait ce mot, pour évoquer notre fuite devant les questions essentielles), contribuent - dans nos existences qui courent si souvent à la surface d’elles-mêmes -  à cet endormissement de l’âme qui nous guette.

    « Il y a en nous quelqu’un d’à moitié étouffé qui a absolument besoin de se mettre à l’aise » disait magnifiquement Paul Claudel.

    Si nous voulons accueillir l’hôte intérieur, l’enfant de la sainte promesse, il nous faut nous réveiller pour mener en nous cet ardent travail spirituel de désencombrement ; faire « place nette » afin que le Christ, quand il viendra, ne trouve pas punaisé sur la porte de l’auberge de notre cœur un vilain écriteau indiquant : « complet » !

    Car c’est un peu notre rêve : être « complet », sans manque ni béance, sans désir non satisfait qui nous taraude, être « autosuffisant », trouver par nous-même et en nous-mêmes nos propres raisons de vivre, ne compter que sur nous-même, prétendre tenir debout seul dans l’existence quelques soient les événements et les avis de tempêtes. « Besoin de personne ! » « Ni Dieu, ni maître ! »
    Rêve ô combien chimérique !

    Entrer en Avent, c’est d’abord nous rappeler que nous n’y arriverons pas seuls, que nos vies ont besoin d’être relevées, guidées, épaulées, sauvées par un Autre.

    Entrer en Avent, c’est faire aveu de faiblesse et de fragilité, reconnaître notre cécité, et, comme Jacob dans son combat avec l’Ange, l’inévitable claudication de nos vies.

    Car, à quoi bon entrer en Avent si ce n’est pas pour attendre un Sauveur ?

    Celui qui, comme le dit la nouvelle formulation du Notre Père, ne nous laissera pas « entrer en tentation ».

    Cette tentation à laquelle le « diviseur » (c’est le sens étymologique du mot « diable » - « diabolos » en grec) essaie de faire succomber Jésus dans le désert : celle de la toute-puissance qui donne l’illusion d’avoir tous les pouvoirs, de se croire capable de combler par soi-même ses propres faims, de guérir par soi-même ses propres blessures, d’accéder seul, tel l’égal d’un dieu prométhéen, au sens et à la vérité…

    L’Église a raison de modifier cette traduction du Notre Père (que nous inaugurons ce week-end)  qui pouvait laisser penser que c’est Dieu lui-même qui nous soumettrait à la tentation.
    Comment, en effet, un Dieu d’amour pourrait-il – prétendument pour notre bien –  nous tendre un piège, mettre devant nous une occasion de chute ?
    Dieu n’est pas un tentateur, ou alors c’est un Dieu pervers !

    Lorsque l’évangile nous raconte les quarante jours  de Jésus au désert, c’est bien le diable qui tente le Christ ; pas Dieu !
    Comme l’écrit saint Jacques : « Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : "Ma tentation vient de Dieu", Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne » (Jc 1, 13)

    Lorsque cette nouvelle traduction vient rectifier celle – mal comprise – en vigueur depuis 1966, c’est une toute autre pédagogie qui est mise en lumière.
    Non plus : « Ne nous soumets pas à la tentation » ;
    mais désormais : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ».

    Autrement dit, retiens-nous, Seigneur, lorsque nous sommes tentés de franchir la porte qui ouvre sur le gouffre de l’absurde, freine notre élan lorsque nous risquons de ne plus croire en Toi, lorsque notre quête de Toi s’essouffle dans les raides escaliers de nos vies bouleversées, lorsque nous commençons à douter de ta venue, lorsque l’auberge de notre âme prétend afficher « complet », incapable d’entendre les appels de l’espérance qui frappe à la porte et patiente, encore et encore, sur le seuil de nos vies afin de venir naître en nous…

    Oui, entrer en Avent, c’est commencer par se batte contre cette lourde porte que nous sommes tentés de verrouiller de l’intérieur pour empêcher le Christ de venir respirer en nous et nous donner son propre Souffle.

    Il nous faut la débloquer, cette porte. Et nous n’y arriverons pas seuls !

    Laissons le Père – notre Père – nous aider à donner le vigoureux coup d’épaule et de rabot qui nous manque pour libérer l’accès à la venue de son Fils en nous, « sur la terre comme au ciel », dans l’ombre et la lumière, la pesanteur et la grâce.

    Oui, en cette marche de l’Avent, demandons au Père de nous préparer à la venue de son Fils, travaillons dans le quotidien de nos jours, en couple, en famille, dans nos engagements sociaux et professionnels, au cœur des urgences auxquelles nous appelle la solidarité avec les plus pauvres,  à ce que Son « nom soit sanctifié », à ce que Son « règne vienne », à ce que Sa « volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».

    Laissons-Le restaurer nos forces en nous donnant « notre pain de ce jour », en pardonnant « nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés », en veillant, comme un père tendre et vigilant, à ce que nous n’entrions pas « en tentation », celle qui consisterait à prétendre pouvoir nous passer de son aide et de sa lumière ; à croire à un « salut sans sauveur » ! Oui, laissons-le, sur ce sentier de l’Avent, nous délivrer « du mal », c’est à dire de tout ce qui nous divise, nous tiraille et nous empêche de faire l’unité en nous « par Lui, avec Lui et en Lui ».

    Contemplons-le, ce père qu’Isaïe nous présente assis à son tour de potier sur lequel il pose la glèbe revêche de nos vies qu’il va, de ses mains douces et fermes, travailler, malaxer, pétrir pour en faire cette argile souple et docile avec laquelle il façonne déjà le vase sacré, la crèche de sa divine Présence…

    © Bertrand Révillion


  • NE SOYEZ INQUIETS DE RIEN



    DIMANCHE 8 OCTOBRE 2017 - 27ème Dimanche T.O. A

    Une fois encore,  nous voici placés par l’Évangile, au cœur des vignes.
    C’est la saison !

    Il y a deux semaines, je célébrais un joyeux mariage en Bourgogne, entre Meursault et Pommard.
    Le vin y fut, sans doute, presque aussi bon que celui de Cana !

    J’ai expliqué aux futurs mariés que, dans la Bible, la vigne est souvent un symbole fort.

    Il y a les sarments sur qui il faut veiller, qu’il faut entourer de mille attentions afin qu’ils donnent le meilleur.
    Il y a les raisins qui réjouissent les yeux et le palais et qui, amoureusement travaillés, donnent du bon vin. Parfois de très grands crus !

    La vigne, dans la Bible, désigne le plus souvent le Royaume de Dieu qui nous est confié…

    Dans les lectures que nous venons d’entendre, cette vigne perd soudain de sa clarté.
    Ses collines sont dévastées, comme après une méchante grêle, ou comme engluées dans une stratégie haineuse de captation d’héritage !

    Dans le texte d’Isaïe, elle ne donne pas de fruit et suscite la désolation du propriétaire.

    De façon allégorique, le prophète Isaïe désigne du doigt les mauvais vignerons qui ne sont autres, à ses yeux, que les chefs des prêtres et les pharisiens qui n’ont pas su veiller sur la vigne d’Israël, qui ont trahi la pureté du message, celui de la Genèse, de l’Exode, des prophètes et se sont installés, bien à l’abri, dans le confort de leur sinécure cléricale !

    Dans l’Évangile, la vigne représente le Royaume confié par le Père à un peuple qui, lui aussi, dévoie la Bonne nouvelle, refuse la conversion du cœur, et va jusqu’à tuer le propre Fils du propriétaire…

    D’un côté comme de l’autre, la vigne de la vie est donnée, offerte, proposée et l’homme rejette, piétine, bafoue ce don.
    Par peur, appât du gain, volonté de puissance, désir d’être à soi-même son propre vigneron !

    Peut-être que ces histoires de vignes transformées en champ de bataille ressemblent parfois un peu à nos propres vies ?

    Comme les piètres vignerons de l’Évangile, nous voudrions être les seuls propriétaires de nos existences, régner en Maître sur la vigne de nos vies…
    Des vies auxquelles nous voudrions épargner la grêle, la taille à la fois douloureuse et amoureuse de ce qui nous encombre, la sécheresse, la maladie, le « mildiou » du corps et  l’âme, le « pressoir » de la Croix…

    Nous nous rêvons en vignerons tout puissants et auto suffisants.
    « Besoin de personne ! » dit la chanson…
    Et surtout pas d’un « sauveur » qui viendrait entretenir, tailler, redresser, nos propres sarments rétifs…

    Or, ce que nous propose le Christ, c’est justement un dessaisissement, un « lâcher prise ».

    Il nous offre de lui confier la vigne de notre propre existence, de le laisser prendre soin des fruits de nos vies, vigneron aimant et attentif face à toutes les fragilités qui nous guettent.

    Pour laisser le maître de notre vigne préparer avec soin la vendange, saint Paul, dans son épître aux Philippiens, nous donne un précieux conseil :

    « Ne soyez inquiets de rien,
    mais, en toute circonstance,
    priez et suppliez,
    tout en rendant grâce,
    pour faire connaître à Dieu votre demande.
    Et la paix de Dieu qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir,
    gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus. »

    Je vous invite à méditer ces mots de feu de saint Paul. Tout y est dit !

    Et d’abord cette profonde vérité : tout passe d’abord par la prière. Ce lent et fécond dessaisissement, cette remise de la vigne de nos vies entre les mains du Divin Vigneron ne sont possibles que si nous confions nos existences au pressoir de la prière.

    Une prière qui, patiemment, nous extirpera de cette mauvaise inquiétude qui si souvent nous ronge.

    Une prière qui ne craindra pas de « faire connaître à Dieu notre demande ». Voir de « supplier le ciel ».

    Une prière qui n’oubliera pas, malgré toutes les blessures qui nous assaillent, de « rendre grâce » pour la vie qui, malgré tout, est là.

    Une prière qui, pas à pas, nous permettra d’accéder à cette « paix de Dieu qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir ».

    En nous parlant ainsi de la prière, saint Paul n’ignore rien du « dur métier de vivre ».
    Il ne confond pas la prière avec un édredon, un  épais coton de chloroforme ou une sorte d’anesthésie générale qui nous dispenserait d’avoir à affronter les coups de butoir inévitables de la vie.

    Pour lui, prier, ce n’est pas fuir le monde, c’est au contraire se donner les moyens de mieux le rejoindre.

    Et ne faisons pas l’erreur des mauvais vignerons qui veulent tout contrôler et tout diriger : dans la prière, le principal « acteur » ce n’est pas nous !

    Prier, ce n’est pas « faire » des prières, c’est « se laisser faire » !

    Nous avons juste à confier au Christ Vigneron le cœur de notre vigne intérieure.

    Et lui saura en nous, souvent sans nous, parfois avec nous, rejoindre, à travers nous, son Père.

    Alors, peut-être que nous sera donner de gouter quelques instants au vin de cette « paix qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir »évoquée par saint Paul.

    Nous pourrons alors faire nôtres ces paroles du psaume, magnifiquement reprises dans un célèbre chant de Taizé :
    « Mon âme se repose, en paix sur Dieu seul. De lui, vient mon salut ».